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du SITE de FRANCOIS-XAVIER BIBERT
Voir aussi les pages consacrées
à :
La généalogie des CHEDEVILLE autour de Chartres et des anciens
vignerons du département

Jean pierre Gorges
Hommage
aux Volontaires
Du
1er Bataillon de l’Eure et Loir
Il y a 60
ans, le 14 juillet 1945, les Français fêtaient la paix retrouvée, même si des
soldats français combattaient encore les Japonais dans le pacifique et la mer
de Chine.
La métropole
comptait ses morts en relevant ses ruines. L'état de droit lui aussi commençait
à reprendre ses marques. Mais privations et rationnement continuaient. Le
redressement n'en était qu'à ses balbutiements.
76, me
dit-on, sont encore en vie. C'est pour les honorer que la Municipalité de
Chartres a voulu éditer les souvenirs de Jacques Gérard, un chartrain qui fut
l'un des leurs. Avec la retenue qui sied à ceux qui ont vraiment « fait la
guerre », il raconte ses aventures et celles de ses camarades, plongés dans la
tourmente. Il le dit simplement, avec l'émotion retrouvée de ses 20 ans. Il
tient seulement à inscrire cette épopée discrète dans la grande geste des
Français qui s'engagèrent « pour la durée de la guerre ». Et pour la liberté de
notre pays. On les appelait les « volontaires » du 1er Bataillon de
l'Eure-et-Loir.
Qu'ils
soient ici remerciés.
Jean-Pierre GORGES
Député-Maire de Chartres
Juillet 2005
Journal
d'un Chartrain
1938-1945
Rédigé
par un de nos camarades, évoquant la mémoire des années sombres vécues par nos
concitoyens mais qui rappelle aussi la naissance de la résistance, ses martyrs,
ses combats, ses actions, qui nous conduiront à la libération du territoire
national, aux côtés des armées alliées, avec l'honneur d'accueillir le général
de Gaulle à Chartres (23/08/44) et la joie de participer à la libération de la
capitale. (25/08/44).
M.
Raymond MARCHAND
Président
de l'Amicale des Anciens
du
1er Bataillon d'Eure-et-Loir
RESISTANCE
Quand nos armées vaincues abandonnèrent Paris
Jacques GERARD

Cette page a été réalisée par François
Xavier BIBERT avec l’autorisation de l’auteur Jacques GERARD. Le
recueil original, dont la couverture est reproduite ci-dessus, a été publié par
la ville de Chartres en 2005. Il a été tiré à 1000 exemplaires qui ont été
distribués gratuitement.
JOURNAL d’un CHARTRAIN
par Jacques Gérard ©
2005
Cliquez sur les photographies pour les agrandir
Je
voudrais, ici, relater très simplement et suivant les caprices de ma mémoire
quelques souvenirs personnels de la période si troublée et si riche en événements
historiques de la guerre 1939-1945, tels que je les ai vécus. N'ayant pris que
quelques notes pendant cette longue durée, je dois dire que si les faits et
événements évoqués sont exacts, il n'en sera pas de même pour les dates qui
pourraient être l'objet de certaines erreurs.
Je
diviserai ce récit en deux parties :
La
1ère partie débutera en septembre 1938 pour se terminer le 21 août
1944. Cette date marquant la libération de la ville de Chartres.
La
2ème partie débutera le 21
août 1944 pour se terminer le 23 mai 1945.
1ère partie
Septembre 1938 - 21 août 1944
Nous
sommes à Chartres au mois de septembre 1938. A ce moment, et depuis plusieurs
années déjà, notamment depuis l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne Nazie, la
menace Hitlérienne se fait de plus en plus précise. A l'occasion de l'affaire
des Sudètes, il semble bien, pour tout esprit lucide, qu'Hitler est plus que
jamais décidé de poursuivre envers et sa politique d'expansion et de domination
de l'Europe. Je suis alors âgé de quinze ans et demi, et, en cette fin de
vacances toute la famille reçoit comme un choc, la triste nouvelle du rappel
sous les drapeaux de mon père en tant qu'officier de réserve. Son absence ne
devait durer que quelques semaines, car à ce moment interviennent les accords
de Munich qui devaient se révéler si néfastes par la suite. La menace de guerre
étant provisoirement écartée, les réservistes rentrent dans leurs familles dans
une atmosphère lourde de menaces. L'année se déroule sans incidents apparents
mais dans une ambiance de crainte sinon d'attente de plus graves événements.
L'automne approche puis le 1er septembre 1939, l'Allemagne envahit
la Pologne. Par le jeu des alliances, la Grande-Bretagne puis la France lui
déclarent la guerre.
Quelques
jours avant cette date historique, mon père est à nouveau rappelé, malgré ses
charges de famille, à rejoindre son unité. C'est, bien sûr, la tristesse, la
désolation à la maison. Pour faire face, le mieux possible à cette situation,
il m'informe de la nécessité pour moi de quitter le lycée où je devais rentrer
en première et de commencer à la charcuterie, l'apprentissage du métier. Ma
sœur Jacqueline se voit attribuer les mêmes fonctions pour aider notre
mère. Je dois dire que nous nous efforçons de remplir le mieux possible ces
tâches si nouvelles pour nous. Mon grand-père, malgré son âge et sa fatigue, se
voit confier la marche du laboratoire.
La Charcuterie Gérard à Chartres en 1924, juste après la
naissance de Jacques Gérard
A
cette époque, le commerce connaissait la même activité qu'avant la guerre. Le
travail ne manquait pas, le ravitaillement se faisant normalement. Mon père,
aussitôt son rappel sous les drapeaux, eut la chance si l'on peut dire, d'être
affecté à Compiègne qui était sa ville natale. Il avait ainsi l'occasion
d'aller passer ses moments libres auprès d'André Lerouge, son ami d'enfance et
de collège. Cet heureux hasard adoucira quelque peu la peine qu'il avait d'être
éloigné des siens.
En
tant que lieutenant, il sera affecté au commandement d'un important dépôt
d'essence situé à quelques kilomètres de la ville. Compiègne étant située dans
la zone des armées, nous parviendrons à aller le voir en nous munissant de
laissez-passer obligatoires. Les mois passaient lentement, 'était ainsi qu'on le disait alors « La drôle
de guerre » avec la stagnation quasi totale sur le front où la présence de
l'ennemi se manifestait seulement par des activités de patrouille. L'hiver
39-40 fut rude, froid et neige, le pain et le vin gelaient, paraît-il, sur la
ligne de front.
Au
début du printemps intervint un décret suivant lequel les officiers de réserve
ayant charge de famille se verraient affectés à de nouveaux postes dans la zone
des armées. Mon père fut alors désigné pour commander un important dépôt de
munitions à Châteaudun. Toute la famille se réjouit de cette bonne nouvelle car
nous pourrions ainsi le voir plus souvent.
Le
mois de mai approche et, c'est à la surprise générale, du moins pour les
civils, l'imparable coup de boutoir, le 10 mai, de l'armée allemande. Ses
divisions blindées, appuyées par une aviation tactique redoutable enfoncent le
front français qui ne sera jamais rétabli. A noter cependant une contre-attaque
de chars montée par un certain Colonel de Gaulle à Moncornet dans l'Aisne.
L'armée ennemie déferle sur le pays. La Seine est atteinte. Paris est pris sans
combat, ayant été déclaré « Ville ouverte ». Les bombardements aériens menacent
notre ville. Nous voyons une dernière fois notre père qui nous enjoint avec
détermination de nous débrouiller seuls, lui, devant ainsi qu'il est de son
devoir, retourner à son poste auprès de ses soldats.
Ma
mère, mon grand-père, ma grand-mère décident alors que nous devons quitter la
ville. Moulins, où résident nos cousins Baranez, est la destination choisie. Le
17 juin après le déjeuner, nous quittons la ville sous un bombardement. Avec
l'aide de mon grand-père, j'ai réussi non sans peine, la veille du départ, à
entasser dans nos deux voitures, bagages et objets de toute sorte et arrimer
avec des cordes un matelas sur chacun de nos deux véhicules. Puis le convoi
ainsi chargé, après embarquement de la famille, prit la direction d'Orléans. Je
suis au volant de la Citroën Traction avant de mon père. Mon grand-père
conduisant sa petite Fia. Au fur et à mesure que se déroule notre voyage, les
routes sont de plus en plus encombrées par les convois de réfugiés et nous
voici obligatoirement déviés en direction de Beaugency.
Le
soir venu, non loin de cette ville, nous faisons halte à l'orée d'un bois et,
après nous être restaurés avec les provisions de bord, nous passons la nuit à
la belle étoile par un temps heureusement clément. Le lendemain matin, c'est le
départ vers Beaugency pour tenter de franchir la Loire. L'encombrement des
routes qui donnent accès au fleuve est alors à son comble. Nous suivons une
route parallèle au cours d'eau. Il nous fallut 24 heures pour atteindre le pont
de Sully, distant seulement de 10 kilomètres.
Il
régnait sur la route une pagaille indescriptible. Le flot des réfugiés étant
intimement mêlé aux éléments disparates de l'armée en retraite. C'était un spectacle
lamentable et affligeant car nous pouvions voir, hélas, des officiers français
qui, ayant abandonné leur poste, fuyaient avec leur famille. Un officier
français de race noire s'efforçait sans succès de rassembler les fuyards. A ce
moment, nous pensions avec fierté à notre père qui, lui faisait son devoir et
gardait ainsi la responsabilité de son commandement. L'aviation adverse
cherchait à bombarder le pont et la nuit s'illuminait des fusées éclairantes
tirées par l'ennemi. Vers midi, enfin, nous parviendrons à franchir le fleuve
en direction d'Argent sur Sauldre. La colonne ininterrompue de civils et de
militaires mêlés emprunta une route bordée de tilleuls, mais à peine avions
nous parcouru quelques centaines de mètres que l'aviation ennemie, de «
courageux » italiens, paraît-il, fondaient sur nous en rase-mottes et nous
faisaient subir un violent mitraillage. Nous abandonnons alors nos véhicules et
nous nous jetons dans les fossés. Cette chaude alerte passée, nous regagnons
nos voitures. Par une chance inouïe toute la famille se retrouva au grand
complet sans la moindre égratignure. Survint alors un incident : une roue
arrière de la Citroën était crevée. Le pneu, ainsi que nous le constaterons par
la suite, ayant été perforé par une balle de gros calibre. Un soldat m'aida à
changer la roue.
Le Général de Gaulle
pendant la bataille de France
Après
avoir traversé Argent où nous prenons notre repas sur une table sale dans une
usine abandonnée, notre convoi poursuivit sa route sans problème majeur. Ce
périple se terminera dans un petit bois tranquille aux environs d'Enrichemont
sur Cher. Après une nuit passée à la belle étoile, des fermiers secourables
prirent pitié de nous et eurent la gentillesse de nous héberger dans leur
grange à foin. La famille trouvera à cet endroit un refuge relativement sûr et
confortable. Quelques jours plus tard couraient des bruits d'armistice qui
allaient d'ailleurs se préciser par la suite. Puis, ayant eut la confirmation
de ce triste événement, la famille se rendit à Enrichemont pour examiner de
près la situation et chercher quelque ravitaillement. Là, sur la place
principale, nous subissons un choc douloureux : une importante unité de l'armée
allemande en bonne tenue et en bon ordre était en train d'établir son bivouac.
Ces uniformes « Feldgrau » que nous voyons pour la première fois nous causèrent
une grande tristesse car cette présence concrétisait la défaite de notre armée
et l'occupation de notre pays. De retour à la ferme, nos parents décidèrent de
tenter le voyage de retour malgré le peu d'essence restant dans nos réservoirs.
Les deux voitures prirent, par de petites routes, la direction d'Orléans où
nous devions franchir la Loire sur le pont de Vierzon. Ce pont destiné au
chemin de fer avait été provisoirement converti en pont routier par le génie
allemand, les deux autres ponts franchissant le fleuve ayant sauté. A ce moment
la petite Fiat de mon grand-père tomba en panne d'essence. Je parvins à la
prendre en remorque derrière la Citroën. De cette façon nous atteindrons avec
difficultés la ville d'Orléans.
Notre
pauvre convoi va trouver refuge dans une rue calme non loin du centre, et là,
le soir tombant, la famille prendra un repas sommaire avec les provisions
restantes et se préparera à passer la nuit dans la rue. Voyant notre situation
précaire, un homme âgé, habitant seul une maison voisine, décida très gentiment
de nous offrir l'hospitalité. Le lendemain matin quelle ne fut pas notre
surprise de constater que la voiture de mon grand-père avait disparu avec tous
les bagages qu'elle contenait. Nous devions rester plusieurs jours chez ce
brave homme n'ayant plus une seule goutte d'essence. Après avoir fait
d'interminables queues à la mairie, nos « bienveillants » occupants nous en
délivrèrent 10 litres. Puis entassés tant bien que mal dans la Citroën, la
famille regagna Chartres à vitesse réduite pour économiser le précieux
carburant.
Ayant
omis de le préciser au début de ce récit, je voudrais indiquer que notre
famille se composait de ma mère, mon grand-père, ma grand-mère, de mes quatre
frères et sœurs et de moi-même. Mon frère cadet Jean-Claude n'étant âgé
que de sept ans. En arrivant dans notre ville, nous trouverons nos deux maisons
pillées et passablement dévastées. Il fallait, alors, faire l'impossible pour
ouvrir à nouveau la charcuterie et aider ainsi au ravitaillement de la
population. Ce fut, chose relativement facile, au moins les premiers mois car a
viande de porc ne manquait pas. Cela devait s'aggraver considérablement par la
suite. Quelques jours après notre retour, nous apprenions l'attitude de notre
préfet Jean Moulin qui, voulant résister aux allemands, avait courageusement
subit leurs sévices et leurs tortures sans pour autant céder au chantage de
l'ennemi. La ville était occupée par de nombreuses troupes, notamment des
aviateurs qui allaient utiliser le terrain d'aviation comme base de départ pour
des raids meurtriers contre l'Angleterre.
Les
grands hôtels de la place des Epars étaient occupés et transformés en «
Kommandantur ». Le couvre-feu était imposé par les occupants. C'était le début
d'une longue et douloureuse période qui allait devenir de plus en plus
dramatique et dangereuse.
Comme
la plupart des français, je n'avais pas entendu l'appel du 18 juin. C'est un
charmant garçon qui travaillait avec moi à la charcuterie qui m'apprit
l'existence et l'action d'un certain général de Gaulle. Ce général avait refusé
la défaite et dénoncé l'Armistice de Pétain. Réfugié à Londres, il avait décidé
de continuer la lutte aux côtés des britanniques. Selon ses renseignements, cet
ami m'indiqua que la radio anglaise diffusait chaque jour des émissions en
français sur ce mouvement dirigé par de Gaulle et qui s'intitulait « La France
Libre ». Cette idée que certains refusaient la défaite nous enthousiasma.
Enfin, un soir, après pas mal de difficultés, à l'aide de nos postes à lampes
de l'époque, nous parvenons à capter ces émissions malgré un brouillage intense
produit par l'ennemi. A partir de ce moment, cette activité clandestine et
réprimée, occupera toutes nos soirées, car de Londres, nous parvenait l'espoir.
Après de longues semaines sans nouvelles de mon père, nous eûmes la joie de le
voir arriver, fatigué mais sain et sauf. Au moment de l'avance de l'armée
allemande, il s'était, par ordre, replié vers le sud ayant le commandement mais
aussi la charge de trois compagnies, soit près de 300 hommes. Il les conduisit
à marche forcée au delà de la ligne de démarcation sans qu'aucun ne fut blessé
ni prisonnier. Cette action qui s'ajoutait à ses états de service pendant la
guerre 14-18 lui valut, en plus de la croix de guerre avec étoile gagnée à
Verdun d'être promu chevalier de la légion d'honneur.
Peu
de temps après son retour, les allemands, pour y loger des aviateurs,
décidaient de réquisitionner notre belle maison de la rue du Grand Faubourg. Ce
fut au sein de notre famille, la consternation mais aussi la rage d'être
dépossédés par l'ennemi. Notre départ se fera dans la plus grande dignité.
Les
mois passaient lentement, il faut le dire, à cause de l'obsédante présence des
troupes d'occupation et des contraintes qui nous étaient imposées. Le
ravitaillement devenait de plus en plus précaire et un rigoureux système de
rationnement fut institué. Il n'est pas exagéré de dire que, pendant ces quatre
années d'occupation les allemands pillèrent et affamèrent littéralement la
France.
Je
dirai, ici, à titre d'exemple que la ration de pain quotidienne était de 250 à
300 grammes par jour.
La
population recevait en outre 50 grammes de mauvaise charcuterie par semaine...
L'hiver 40-41 fut rigoureux et très neigeux. Les distributions de charbon
étaient extrêmement rares et en très petites quantités. Nous parvenions de
temps en temps à nous procurer quelques stères de bois que nous devions
transporter dans un camion à gazogène. La sciure et parfois le coke étaient
également utilisés pour garnir la chaudière. Au printemps 1941, un grand événement
allait à nouveau faire basculer le cours de la guerre : l'Allemagne Nazie
attaquait la Russie. Comme chacun le sait, leurs armées progressèrent au début
de la campagne d'une façon foudroyante dans ces immenses territoires. Mais le
redoutable hiver russe arriva sans que les envahisseurs parviennent à prendre
Moscou.
Leur
avance se trouva bloquée par une puissante contre-offensive de l'armée rouge à
seulement une trentaine de kilomètres de la ville. Ce fut, peu à peu, et au
cours de longs mois d'hiver, l'enlisement de la Wehrmacht dont le glas fut
sonné par la suite lors de la terrible défaite de Stalingrad. Les nouvelles de
cet important front de guerre nous parvenaient de Londres, malgré un intense
brouillage, car il n'était pas, bien sûr, question de se fier aux informations
des radios dites françaises entièrement contrôlées par l'ennemi.
Pour
suivre les opérations militaires sur le front russe, nous avions fixé sur le
mur de la salle à manger une grande carte de l'U.R.S.S. sur laquelle nous
tracions chaque jour la ligne de front à l'aide d'épingles et de laine rouge.
L'Angleterre malgré les terribles raids de la Luftwaffe, tenait bon, soutenue
par l'invincible Churchill. Cependant les nouvelles de la guerre n'étaient pas
bonnes. Les sous-marins allemands coulaient dans l'atlantique de très nombreux
navires destinés au ravitaillement des britanniques. Ces derniers aux prises
avec les japonais dans le sud de l'Asie, subissaient de graves revers aussi
bien sur terre que sur mer. Au mois de mai, mon cousin Yves, craignant d'être
inquiété par les allemands vint se réfugier à Chartres au sein de notre
famille. Ce fut pour moi une grande joie car nous partagions tous deux les
mêmes convictions gaullistes et la même certitude de la victoire finale sur
l'Allemagne Nazie. Peu de temps après son arrivée nous eûmes l'idée de
rechercher un contact avec un mouvement de résistance pour essayer de faire
quelque chose d'utile. Mais ce ne fut que déception car, dans la ville, même,
il ne semblait pas qu'il y eut de groupe vraiment organisé. Notre rôle fut bien
modeste, il se limita à la distribution de quelques tracts d'obédience
communiste d'ailleurs. Nous devions cependant par la suite effectuer en plein
jour un transport d'armes qui devait se révéler aussi dangereux qu'inutile. Le
soir, avant le couvre-feu il nous arrivait fréquemment de circuler dans les
rues de la ville pour arracher prestement quelques pancartes disposées pour
renseigner les occupants. Nous dissimulions ces encombrants objets sous notre
manteau. Cela nous procurait, en même temps qu'une certaine satisfaction, un
excellent combustible... De temps à autre nous faisions également quelques
campagnes d'inscription à la craie du « V » de la victoire surmonté de la croix
de Lorraine sur les murs de la ville. Ces petites actions étaient préconisées
par la radio de Londres. Cela faisait tellement enrager les « Fridolins »,
qu'un certain jour à la suite d'une campagne particulièrement active la ville
fut « punie » par l'occupant qui imposa pendant une semaine le couvre-feu à 20
heures. Ce qui nous comblait d'aise. C'était là des actions bien mineures mais
qui avaient cependant le mérite de faire voir aux allemands que des français
refusaient la collaboration préconisée par Vichy.
Un
jour d'occupation comme les autres au cours de l'année 1943 (je ne puis en
préciser la date exacte) deux allemands avec chapeau mou et imperméable (tenue
classique de la Gestapo) firent irruption dans la salle à manger pendant le
déjeuner. Sans explication, ils arrêtèrent mon père et notre employé, mon ami
Manuel. Nous apprendrons le lendemain qu'ils sont tous les deux incarcérés à la
prison de Chartres, rue des Lisses. L'après-midi de ce jour le téléphone sonne
et je suis prié par ces messieurs de me présenter à 15 heures à la « maison
allemande ». Ce délicat euphémisme désignant le siège de la Gestapo. Je me
rendis contraint et forcé à cette aimable invitation. En ce lieu je serai
interrogé pendant près d'une heure par le commandant Rhôm, chef de cette police
par l'intermédiaire d'une interprète française (?), la femme Meyer, vendue à la
cause Nazie. J'apprendrai par la suite que les services secrets allemands
recherchaient les ramifications d'un réseau de résistance de Lucé dont le chef
un certain Mattéï avait été pris et fusillé. Une rue de Lucé porte désormais
son nom. Nous étions étrangers à cette affaire. Quelques jours plus tard mon
père et Manuel furent relâchés sans avoir subit de sévices. Nous avions craint
le pire car la suite des événements nous avait, hélas, prouvé que l'on sort
rarement indemne des mains de ces gens là.
Les
mois passaient mais bien lentement. Les rues de la ville se couvraient souvent
de sinistres affiches bordées de noir énumérant le nom des français résistants ou
otages fusillés par l'ennemi. Pendant ce temps la radio de Vichy diffusait la
voie chevrotante du vieux Maréchal et des diatribes des membres de son
gouvernement et autres collaborateurs notoires.
Les
Etats-Unis qui, depuis l'attaque de Pearl Harbor, étaient en guerre avec le
Japon envoyaient vers les îles britanniques d'énormes quantités d'hommes et de
matériel en vue de l'ouverture d'un second front. Brusquement les allemands
envahissaient la zone sud. La flotte française, accablante nouvelle, se sabordait
dans la rade de Toulon plutôt que de reprendre le combat aux côtés des Alliés.
Ce tragique événement fut, pour nous, durement ressenti surtout du fait que
notre marine de guerre était à cette époque à la fois puissante et moderne. Son
ralliement aux Alliés aurait représenté un appoint très important pour la suite
de la guerre. La ligne de démarcation n'existant plus, nous décidons alors de
gagner le sud-ouest de la France. Notre projet était de franchir
clandestinement les Pyrénées, puis en traversant l'Espagne, de parvenir en
Afrique du Nord pour nous engager dans l'armée de libération qui se constituait
là-bas. Yves connaissait dans cette région un ami de son père résidant à Albi.
La situation géographique de cette ville nous semblait favorable pour trouver
une occasion de passage. Nous nous y rendrons par le train et nous serons reçus
et hébergés par ces gens si sympathiques et si dévoués. Notre hôte, grâce à ses
relations, nous fit connaître une filière de passage, mais peu de temps avant
le départ prévu survint un événement qui anéantira nos projets. Un
collaborateur notoire et dangereux du nom de Lespinasse avait été exécuté par
la résistance ce qui provoqua de la part de l'occupant une surveillance accrue
dans la région, rendant impossible le passage des Pyrénées. A la suite de cette
déconvenue nous envisageons de rejoindre un maquis, mais les renseignements
pris nous indiquèrent que les groupes de la région avaient trop d'effectifs en
hommes pour un armement insuffisant.
Passablement
déçus, nous renonçons à nos projets et, via Moulins, regagnons Chartres. Voyage
de retour sans histoire mais nous devions cependant prendre quelques
précautions car ne nous étant pas fait recenser pour le travail obligatoire en
Allemagne (S.T.O.) nous étions considérés comme réfractaires pour l'occupant.
Pour parer à toutes éventualités, nous organisons une issue de secours pour
évacuer l'immeuble de la charcuterie en cas de danger. Il s'agissait d'un
passage facile par les toits et les murs voisins.
Enfin
arriva le printemps 1944, la ville subissait des bombardements incessants
notamment sur le terrain d'aviation et sur les installations ferroviaires. Ces
actions étaient les préliminaires du débarquement. Un avion allié qui venait
bombarder le camp d'aviation fut touché par la D.C.A. et lâcha ses bombes sur
la place des Halles au milieu du centre-ville. Une partie du quartier fut
détruite. Une aile de l'hôtel de ville qui abritait une bibliothèque de grande
valeur devint la proie des flammes. Quarante neuf personnes périrent à cause de
ce déplorable accident. Ceci se passait le 26 mai 1944. Le 6 juin vers 10
heures du matin, nous parvenons à capter la B.B.C et avons la joie d'entendre
la grande et émouvante voix du Général de Gaulle annonçant que les troupes
alliées venaient de lancer sur les côtes de Normandie, une gigantesque
opération de débarquement. Dans ce même appel, il donnait l'ordre à la
résistance d'entrer en action sur les arrières de l'ennemi. Sur tout l'ouest de
la France, les bombardements se multipliaient : terrains d'aviation, routes,
ponts, nœuds ferroviaires. La ville au bout de quelques jours se trouva
privée d'eau, de gaz et d'électricité. Le ravitaillement était de plus en plus
précaire et les journées entrecoupées de fréquentes descentes aux abris. Après
des semaines de durs combats, le front allemand de Normandie se trouva
déstabilisé. Ce fut la percée d'Avranches par laquelle allaient s'engouffrer
les blindés de Patton qui libéreront Le Mans et s'avanceront en direction de
Chartres. La vie y devenait de plus en plus difficile. Les chambres froides ne
fonctionnaient plus faute d'électricité. Ceci nous obligeait pour conserver nos
maigres marchandises à aller chercher des pains de glace à la brasserie. Cet
établissement avait été réquisitionné par les allemands pour la fabrication de
la bière. C'est à cette occasion que nous fîmes la connaissance d'un prisonnier
Nord-Africain que l'ennemi employait à cet endroit.
En
effet, depuis le début de l'occupation de nombreux prisonniers français,
notamment des Arabes étaient détenus dans une ancienne caserne de l'armée
française à Morancez, village situé à quelques kilomètres de la ville. L'armée
allemande en ce mois de juillet et d'août 44 était surtout préoccupée d'assurer
sa retraite devant la pression des armées alliées. La surveillance de ces
prisonniers s'étant fortement relâchée, ceux-ci circulaient en ville à peu près
librement quand le travail était terminé. Devant l'avance des américains, les
allemands avaient décidé de transférer le camp en Allemagne d'où l'affolement
bien compréhensible de ces pauvres gars. Le prisonnier avec lequel nous nous
étions liés d'amitié nous supplia de le faire évader. Après l'accord facilement
obtenu par mon père, nous prenons nos dispositions pour lui trouver une « planque
» en attendant la libération de la ville.
Il
fut convenu que nous prendrions livraison du « colis » un certain jour au début
du mois d'août (je ne saurai en préciser la date). Le jour prévu vers 17
heures, ce n'est pas un, mais CINQ types qui se présentèrent à nous.
Malgré
notre surprise nous acceptons de les prendre en charge. Ils passeront la nuit à
la charcuterie malgré la vive et légitime inquiétude de ma mère. Vers 3 heures
du matin, malgré le couvre-feu et après les avoir tant bien que mal affublés de
vêtements civils nous les conduisons à leur retraite définitive. Il s'agissait
d'une maison appartenant à la grand-mère d'Yves située dans un quartier évacué
à cause de la proximité de la gare, donc une retraite relativement sûre.
Nos
protégés resteront là, cloîtrés, une dizaine de jours en attendant la
libération de la ville. Nous devions les ravitailler tous les jours en vivres
et même en eau, ce qui n'était pas sans risque. Aussitôt après l'arrivée des
américains, ils purent reprendre leur liberté et nous témoignèrent une vive
reconnaissance. Cette opération assez hasardeuse avait pleinement réussi.
Nous
voici arrivés à la date du 15 août. Cette journée nous apportera deux nouvelles
capitales. Celle du débarquement dans le midi de la France, plus précisément
sur la côte varoise de la 1ére armée française placée sous le commandement du
Général de Lattre de Tassigny, et celle de l'arrivée imminente de la colonne
blindée américaine qui, sous les ordres du Général Walton Walker devait libérer
la ville. Leur aviation tactique, par des patrouilles incessantes assurait la
couverture aérienne des blindés.
Dans
l'après-midi du 15, nous parvenons enfin à contacter un responsable du groupe
de résistance « Libération Nord », qui devait entrer en action dès
l'arrivée des premiers chars. Nous sommes convoqués le lendemain matin en tenue
appropriée dans un immeuble abandonné par les allemands, situé au coin de la
place des Epars. Ceux-ci avaient laissé quelques troupes de couverture qui, le
15 au soir occupaient les rues et les carrefours. Troupes sacrifiées mais
armées de redoutables grenades antichars, les Panzerfaust. Le matin du 16 nous
découvrons un char Sherman immobilisé et partiellement détruit par un de ces
redoutables engins, rue du Grand Faubourg. L'équipage ayant, hélas, été tué.
Vers 10 h, comme prévu, nous nous rendons à la convocation du chef de groupe.
Il régnait dans l'immeuble une grande activité. De nombreux volontaires étaient
présents. Chacun de nous se vit pourvu, qui d'une mitrailleuse sten, qui d'un
fusil d'infanterie anglais et de munitions en nombre suffisant.
Peu
de temps après, les chars américains, n'ayant rencontré que peu de résistance
débouchaient sur la place des Epars. Spectacle inoubliable ! Immédiatement nos
groupes F.F.I. sortirent de leur repaire pour guider et éclairer les chars en
attendant l'arrivée de l'infanterie américaine. En fait cette formation ne
devait parvenir dans nos murs que quelques jours plus tard. Dans ces conditions
le nettoyage de la ville incombait aux F.F.I. dans la mesure de leurs moyens. A
cet endroit de mon récit, je tiens à reproduire intégralement le rapport
officiel de l'inspecteur de police Aies qui fut le chef de notre groupe de
combat :
«
Jean Aies, secrétaire de police du commissariat de Chartres, chef de groupe
F.F.I. rend compte de l'activité de ce groupe pendant la période du 16 au 20
août 1944. 16 août à 16 h occupation du bâtiment des travailleurs, place des
Epars sous la direction du lieutenant Grimât.
Ce
jour, constitution du groupe : Aies - Baudry - Corbin - Gyteau - Berteau
– Bobet - Baranez - Gérard - Jega - Seginger - Polydor - Rauget - XX -
Activité
du groupe : participation aux combats de la porte Morard, pas de perte.
L'après-midi, occupation de l'usine à gaz en liaison avec un autre groupe.
Attaque d'un canon (remonté à la préfecture) de son camion de munitions, garé
ensuite porte Morard par le capitaine des pompiers. 6 prisonniers, 5 allemands
tués. Puis attaque du cimetière. Perte : 2 tués : Rauget Jean et XX...
17
août. En liaison avec le capitaine Duroc occupation du hangar de la caserne
Marceau de la ligne de chemin de fer située à proximité et des champs au delà
de la ligne. Attaque des Trois-Ponts en liaison avec le groupe occupant la
ligne aux Trois-Ponts. Ce groupe, attaqué par l'artillerie allemande et des
armes automatiques se replie. Nous sommes à notre tour attaqués par
l'artillerie allemande et, après plusieurs demandes de renfort, obligés de nous
replier momentanément, vers 15 h 30. Trois blessés : Gyteau à la tête, Corbin
et Berteau aux jambes. Le groupe retourne aux Trois-Ponts à 17 heures.
18
août. Le groupe est scindé en deux parties, l'une sous les ordres de Bobet
Alexandre se rend aux Trois Ponts. L'autre sous mes ordres, occupe la caserne Marceau
jusqu 'à la prise en compte par les américains. Patrouille sur la côte
surplombant la rue des Perriers. Nous essuyons plusieurs violentes rafales et
nous dégageons sans perte.
19
août. Etant mis à la disposition du commissariat aux renseignements généraux à
la préfecture, je passe la direction du groupe à Bobet. Le soir, je participe
au nettoyage des bois de Barjouville.
20
août. Participation au nettoyage des bois de Thivars.
Le
chef de groupe Jean Aies »
En
certains points de la ville, les allemands nous opposèrent une vive résistance,
notamment dans le secteur des Trois-Ponts. Le quartier présentait au moment des
combats un aspect lunaire car l'aviation alliée avait été contrainte de
bombarder le pont de chemin de fer à plusieurs reprises avant de le
neutraliser. Tout le terrain était creusé de cratères et même le cours de
l'Eure se trouvait détourné.
Une
force allemande, comprenant paraît-il un millier d'hommes, qui faisait retraite
depuis la région d'Orléans, tenait fermement la position. Ils possédaient en
outre une ou deux pièces de canon anti-char. Les F.F.I. dotées seulement d'un
armement léger ne purent les réduire seules. Le 17 août au matin ils parvinrent
même à progresser et à prendre un point d'appui dans le périmètre des abattoirs,
tirant plusieurs salves d'obus sur la ville.
Il
fallut attendre l'arrivée de l'infanterie américaine pour que cette importante
poche de résistance fût réduite.
Il
faut déplorer et condamner la sauvagerie des troupes allemandes qui capturèrent
un groupe de F.F.I. dans ce secteur et les fusillèrent au mépris des lois de la
guerre.
Quelques
jours plus tard, au clos Pichot, les honneurs militaires furent rendus à nos
morts en présence d'André Le Troquer, Ministre de l'Intérieur du gouvernement
provisoire de la République.
Je
ne voudrais pas terminer cette courte relation de la libération de la ville
telle que je l'ai vécue sans raconter, ici, une anecdote. Le 16 août vers 11
heures du matin, je me trouvais avec mon groupe devant la préfecture en compagnie
d'éléments américains armés d'un canon anti-char. A ce moment partent du grand
clocher de la cathédrale quelques rafales de balles à notre intention. Les
artilleurs américains mirent alors leur pièce en batterie en direction du
clocher. Nous parvenons à grand peine à les empêcher de tirer. On peut imaginer
sans peine les dégâts irréparables qui auraient été causés à notre belle
cathédrale.
Le
16 août au matin eut lieu, avenue Maunoury, un bref et violent engagement. Un
groupe F.F.I. tenta d'intercepter un véhicule ennemi fortement armé. Quatre
combattants y laissèrent leur vie. Notre ami et camarade de lycée Roger Joly
fut grièvement blessé.
Nous
eûmes à déplorer dans nos rangs la perte d'une vingtaine de F.F.I. Plusieurs
dizaines des nôtres furent blessés au cours de ces opérations.
Ainsi
que nous devions l'apprendre par la suite, si la résistance fut peu active dans
les villes du département, elle fut, par contre, présente et efficace dans les
villages et la campagne. Le terrain découvert de notre région ne se prêtait
évidemment pas à la constitution de groupes de résistance importants. Il se
forma cependant deux maquis. Celui de Plainville et celui de
Beaumont-les-Autels. Ce dernier commandé par le Baron Antoine de Layre. Au
moment de l'arrivée des américains, ces deux unités parvinrent à s'emparer avec
une certaine audace et aussi un grand risque de la ville de Nogent-le-Rotrou.
Les petits groupes constitués dans les villages menaient de leurs côtés des
actions limitées mais efficaces contre l'ennemi : attaque de camions isolés,
sabotages de voies ferrées, destruction de ponts etc... Le viaduc de Cherizy,
près de Dreux, qui était pour les allemands d'une grande importance stratégique
fut rendu inutilisable grâce à l'action de la résistance. Les convois
militaires destinés au front de Normandie se trouvèrent bloqués à cet endroit.
De nombreux parachutages d'armes eurent lieu dans la campagne pour équiper les
groupes de combattants F.F.I. et F.T.P. Nous devions, par la suite retrouver
ces courageux garçons parmi les effectifs du 1er bataillon
d'Eure-et-Loir.
2ième partie
21 août 1944 - 23 mai 1945
Journal de route
Le
21 août, la libération de la ville était chose faite. Une alternative se présentait
à nous. Ou nous devions, selon le jargon militaire, rentrer dans nos foyers et
rendre nos armes où nous prenions la décision de poursuivre le combat. Nous
choisissons la deuxième solution.
Le
22 de ce mois, le lieutenant de Layre avait installé un petit bureau dans les
locaux de l'hôtel du conseil général situé derrière l'actuel monument Jean
Moulin. Il recherchait des volontaires pour la formation de corps francs devant
participer à la libération de Paris. Nous n'hésitons pas à nous enrôler non
sans avoir prévenu nos parents de notre initiative, assez bien acceptée, malgré
quelques craintes, il faut le dire. Trois groupes F.F.I. de chacun une dizaine
d'hommes furent constitués sous le commandement du lieutenant de Layre. Nous
serons tous deux affectés au groupe Ménard. C'était un homme d'une trentaine
d'années, compétent, sympathique et même paternel qui nous commandait.
Le
lendemain, nous prenons place dans des camions pris à l'ennemi et partons en
direction de Paris. En cours de route, ordres et contre-ordres se succédèrent
(c'est déjà l'armée). Deux groupes seront dirigés vers Paris, notre groupe
commandé par de Layre et Ménard se dirigera vers Fontainebleau. Après un voyage
sans histoire, nous arrivons sur les bords de la Seine, dans le charmant
village de By-Thomery. Les habitants nous réservèrent un chaleureux accueil
avec cognac et cigares.
Le
soir même, nous prenons position à Samois sur les bords du fleuve. Le lendemain
matin notre groupe prendra place dans des barques pour occuper une île sur le
fleuve, où paraît-il, se trouvaient encore des allemands. Mais nous rentrons
bredouilles. Les jours suivants, plusieurs patrouilles sont organisées dans la
campagne. Au cours de l'une d'elles, nous recevrons sans combat la reddition
d'une trentaine d'allemand qui seront désarmés et conduits en lieu sûr. Nous
devions aussi, dans ce secteur, participer avec les américains à une longue
patrouille de nuit de 30 kilomètres vers le village de Machaux, marche
épuisante et inutile car nous ne rencontrerons aucun gibier.
Les
jours suivants, nous serons affectés avec des soldats américains à la gare du
pont de Champagne sur Seine. L'ancien pont ayant été détruit par l'ennemi en
retraite, avait été provisoirement reconstruit solidement par les sapeurs du
génie américain. On appelait cet ouvrage un pont « Belley ». Cette tâche était
assez agréable car nous pouvions fraterniser avec les soldats US. qui nous
gavaient de friandises comme des enfants.
Après
une semaine passée dans cette jolie région, notre groupe, transporté dans un
vieil autocar brinquebalant, se retrouva dans le village de St Père près de
Meung sur Loire. Nous prendrons nos cantonnements dans l'école. Je me propose
comme cuistot du groupe et élabore une cuisine rudimentaire dans une marmite à
cochons... Puis notre groupe après quelques jours de vie champêtre vit arriver
l'inévitable autocar qui nous transportera à Cosne sur Loire. Voyage mutile car
là non plus nous ne rencontrerons aucun allemand. La fin de ce périple se fera
à Garnay près de Dreux.
A
proximité de cette bourgade, les Américains avaient installé une importante
base aérienne que nous allions visiter pendant nos heures de repos. Les
appareils qui équipaient ce terrain étaient des bombardiers moyens, type «
Marauder ». Ils portaient un équipage de deux hommes et allaient
quotidiennement en mission de guerre au dessus de l'Allemagne. Lors de ces
visites, nous eûmes le plaisir de nouer des relations amicales avec un mécanicien
au sol d'origine québécoise, ce qui nous permettait d'avoir avec lui des
conversations en français.
Après
quelques jours de cantonnement dans ce village, une permission de cinq jours
nous sera accordée ce qui nous permettra d'aller voir nos parents à Chartres et
même à Moulins.
Nous
voici au mois de septembre, tous les groupes F.F.I. et F.T.P. de la région sont
rassemblés à Dreux à la caserne de Billy. Le 29 de ce mois, après un conseil de
révision assez sommaire, nous signons notre acte d'engagement volontaire pour
la durée de la guerre. La plupart de nos compagnons accompliront la même
démarche. Ainsi sera constituée une unité régulière de l'armée française qui
portera le nom de « 1er bataillon de marche d'Eure-et-Loir ».
Commence
alors la vie de caserne avec ses contraintes, ses corvées, sa monotonie mais
aussi les exercices et manœuvres indispensables à la formation d'un
fantassin. Notre effectif était, à ce moment d'environ 700 hommes, officiers et
sous-officiers compris. Peu de temps après notre arrivée à la caserne, quelques
camarades furent désignés pour se rendre à Cherbourg et prendre livraison de
matériels et d'équipements nécessaires au bataillon. Il s'agissait, en fait de
fournitures et d'armements de l'armée britannique. Le matériel routier se
composait d'une dizaine de camions « Bedford » d'une charge utile de 2 tonnes
5, d'autant de camionnettes de même marque, bâchées, également de plusieurs
motocyclettes et side-cars. Chaque compagnie se vit dotée d'une chenillette
blindée de ravitaillement d'infanterie. L'armement de la troupe était le fusil
d'infanterie anglaise modèle 1914. C'était un lourd engin qui tirait seulement
au coup par coup et possédait une boîte de chargeur de cinq cartouches.
Il
faut dire, qu'à cette époque, le fusil d'infanterie allemand le Mauser n'était
pas plus performant. Cependant, à ces armes peu rapides furent adjointes des
fusils-mitrailleurs, anglais, eux aussi, de marque Bren, capables de tirer 500
balles par minute et stockés dans des boîtes chargeur. J'ajouterai que cet
armement fut complété par la suite par l'attribution à chaque compagnie de
mortiers légers de 60. La compagnie d'engins (la 5ème) fut pourvue de lourds
mortiers de 81. Les uniformes étaient ceux de l'armée britannique très
pratiques et assez seyants : casques plats à larges bords, capotes, blousons,
pantalons kaki, courtes guêtres de cuir jaune, baudrier et cartouchières de
même.
L'organigramme
de notre unité se composait comme suit :
Une
compagnie de commandement qui comportait plusieurs sections, notamment une
section de transmission, une section de pionniers, une section sanitaire. A
cela, il fallait ajouter plusieurs services, le train-auto et la mécanique,
l'armurerie et aussi les services administratifs nécessaires au fonctionnement
du bataillon.
Le
corps de troupe proprement dit se composait de 5 compagnies d'une centaine
d'hommes. Chaque section étant divisée en 3 groupes de combat qui constituaient
donc l'unité de base. Le groupe de combat comportait une dizaine d'hommes de
troupe commandée par un sergent et un caporal.
Chaque
groupe en plus de l'armement individuel était doté d'un fusil mitrailleur. Cet
organigramme était, je pense, celui de l'infanterie de cette époque.
La
solde qui était payée aux hommes de troupe était de 810 francs par mois, ce
qui, à ce moment représentait une somme assez appréciable.
J'ouvrirai
ici une parenthèse pour présenter un de nos sous-officiers.
Parmi
les militaires de cette catégorie se trouvait un certain adjudant Germain dont
je vais, brièvement, faire le portait. Cet homme était ce qu'on peut appeler
une figure, je dirai même « une gueule ». Un type mince, sec, solide, au visage
maigre et aux cheveux grisonnants. Il s'était engagé très jeune dans les corps
francs de l'infanterie pendant la guerre 14-18, ce qui n'était pas rien. Il
eut, sur le front français une conduite héroïque ce qui lui valut de terminer
la guerre avec la médaille militaire et la légion d'honneur. Il était ce que
l'on appelle aujourd'hui un vrai baroudeur, grand amateur aussi de la chopine...
Pendant
la dernière guerre, il participa à la résistance puis, n'hésita pas, malgré son
âge, à rejoindre nos rangs. Etant donné son grade, il s'efforçait quelques fois
maladroitement de faire respecter la discipline ce qui lui valait quelques
inimitiés parmi les soldats. Cependant au fond, chacun l'aimait bien et le
respectait.
Ainsi
armés et équipés, nous poursuivons notre entraînement à Dreux jusqu'à la fin du
mois de novembre.
Un
événement vint rompre la monotonie de la vie de caserne. On nous apprit que
notre unité aurait l'honneur de participer à un important défilé militaire aux
Champs Elysés, en présence du général de Gaulle et de Winston Churchill à
l'occasion du 11 novembre. Les troupes furent acclamées par une foule
nombreuse, mais tous deux n'en eûmes que le récit car nous étions, ce jour là,
de garde à la caserne. Ce qui nous causa, il faut le dire, une certaine
déception.
Peu
de temps après la réception du matériel, je fus affecté en tant que chauffeur
de camion à l'armurerie. Ce service était dirigé par un sergent auquel était
adjoint un caporal-chef. Je pris mes quartiers dans cet endroit assez paisible
où de nombreuses corvées m'étaient épargnées. Notre vie militaire suivait son
train-train quand nous parvint la nouvelle de l'affectation du bataillon au 131ème
régiment d'infanterie. L'ancien 131ème ayant été dissout en 1940. Il
fut décidé de le reconstituer avec des éléments des anciens F.F.I. A cette
époque les régiments d'infanterie se posaient en trois bataillons. Le 1er
et le 2ème bataillon du nouveau 131ème seraient composés
d'anciens F.F.I. de l'Aube, le 3ème bataillon serait celui
d'Eure-et-Loir. Cette dernière disposition était rendue nécessaire pour une
affectation sur un front de guerre. Chacun de nous se réjouissait de pouvoir
participer tant soit peu aux combats libérateurs.
Pour
des raisons évidentes, le nouveau régiment devait porter le même uniforme,
c'est la raison pour laquelle, à notre grand regret, on nous changea nos
confortables tenues anglaises contre des uniformes français de mauvaise
qualité. On nous équipa même de casques italiens fort disgracieux.
Au
début de décembre, le bataillon reçut l'ordre de faire mouvement vers la ville
de Bourges. Les compagnies à pied gagnèrent cette ville par le train dans les
classiques wagons à bestiaux, modèle 1914 (hommes 40 - chevaux en long 8). Le
convoi ainsi formé atteignit Bourges après un long détour par le Massif Central
car tous les ponts franchissant la Loire avaient sauté par fait de guerre. Le
train de matériel dont je faisais partie fut chargé sur des wagons plate-forme
et via Chartres, gagna Orléans où il fut débarqué. On nous réunit alors en
convoi pour atteindre Bourges par la route. Notre unité au grand complet pris
ses nouveaux quartiers à la caserne Carnot. C'était un ensemble de bâtiments en
longueur, sans étage, vétustés, assez éloignés du centre ville.
A
cette époque, Bourges était une importante ville de garnison. Dans le courant
du mois de décembre survinrent des événements assez peu connus. En plus des
unités régulières de l'armée, il y avait en cantonnement dans cette ville, un
régiment constitué d'anciens francs-tireurs et partisans (F.T.P.) d'obédience
communiste qui s'intitulait 1er régiment populaire du Berry (1er
R.P.B.). Cette unité prétendait ne pas obéir à l'Etat Major de l'armée. C'était
donc un régiment factieux. Cet état de choses regrettable existait également
dans d'autres départements du centre et du sud de la France. Le général de
Gaulle décida alors de dissoudre ces unités illégales. A Bourges, cela
n’alla pas sans quelques difficultés. Pour cette raison, notre bataillon
fut mis en état d'alerte maximum, gardes renforcées, patrouilles armées en
ville etc ...
Enfin
après quelques jours de tension tout rentra dans l'ordre sans heurt et sans
accrochage. Un certain nombre de ces agités vint grossir les rangs de notre
unité qui comptait à ce moment là un effectif d'environ 800 hommes. Au cours de
notre séjour à Bourges, j'eus l'occasion à plusieurs reprises d'aller en mission
avec mon camion à Chalons sur Marne pour y chercher des équipements auprès de
l'intendance de cette ville. L'hiver 44-45 fut froid et neigeux. Je dus me
rendre à cet endroit vers la fin de décembre en camionnette découverte
accompagné par le sergent-chef Dubois. Le parcours aller et retour fut glacial
par des routes neigeuses et glissantes. Je pense avoir, ces jours là, contracté
la pleurésie qui m'a tant gêné et fatigué par la suite. A cette période, la
région Est était, au point de vue militaire, en pleine effervescence car
l'armée allemande venait de lancer une vigoureuse contre-offensive dans les
Ardennes sous le commandement du général Von Rundstet.
Cette
opération faillit réussir, l'aviation américaine était bloquée au sol par le
mauvais temps et ne pouvait pas entrer en action pour détruire les blindés
ennemis. La situation se rétablit au dernier moment, notamment grâce à
l'héroïque résistance des troupes américaines à Bastogne. Depuis notre
affectation au 131ème régiment d'infanterie, si nous avions changé
nos uniformes, nous avions dû, par contre, conserver notre armement anglais.
Au
début de février arriva enfin, un ordre de l'Etat-major : notre unité devait se
rendre à Luçon en Vendée pour y rejoindre le 1er et le 2ème
bataillon. L'ensemble du régiment devait prendre position sur le front de la
Rochelle. Un long convoi ferroviaire fut alors formé et le bataillon avec tout
son matériel se dirigea vers cette destination. Le déplacement de notre unité
avec armes et bagages représentait un spectacle assez impressionnant qui nous
causait une certaine fierté, il faut l'avouer. Après une journée de voyage au
cours duquel nous traverserons les marais vendéens, notre convoi arriva à
destination. Les quartiers furent pris à la caserne Hoche. Nous y passerons
environ une semaine puis un certain dimanche notre nouveau 131ème
régiment aura l'honneur de défiler, musique en tête dans les rues de la ville
où nous serons salués par la population aux cris de « vive l'armée française ».
Quelques
jours après ces fastes militaires, des dispositions furent prises en vue de
notre départ pour le front.
Les
compagnies sont remaniées. Yves se trouve affecté à la lère, 2ème
section, aspirant Hurel. Ayant naturellement le désir de rester avec lui, je
demandais et obtins ma mutation dans cette compagnie et je pus ainsi rester à
ses côtés. Un matin, vers 6 heures, le départ est donné. Un convoi de camions
nous transportera jusqu'au lieu dit les Alouettes. Puis, départ à pied pour un
parcours d'environ 10 kilomètres. La troupe traversa la ville de Marans dont
les habitants avaient été évacués. Enfin, nous arrivons sur la ligne de front
pour assurer la relève de groupes de F.F.I. Vendéens.
Février 1945. Notre groupe de combat sur le front de la
Rochelle (MARANS).
La
ligne, dans ce secteur, prenait appui sur la voie ferrée. Nous apparaît alors
la faiblesse de notre ligne de défense. Elle était uniquement constituée de
postes d'infanterie établis tous les 100 mètres environ. Il n'existait pas de
deuxième ligne et pratiquement pas d'artillerie ce qui était assez incroyable.
Dans ces conditions, il était bien évident que nous ne pourrions résister
longtemps à une attaque même de faible envergure.
Notre
groupe de combat était commandé par le sergent Legrand, un petit gars bien
sympathique, assisté de deux caporaux Pailleau et Tilmand. Dès notre arrivée en
ligne, nous nous employons à fortifier la position qui en avait bien besoin :
pose de barbelés, position enterrée pour le fusil-mitrailleur, trous
individuels. Ces modestes aménagements étant établis le long de la voie ferrée.
Notre poste se trouvait à proximité d'un petit bâtiment, annexe de la gare.
Celle-ci à notre gauche abritait le groupe Barrière. A notre droite se trouvait
le groupe Potron. Comme chacun peut le comprendre la ligne de front avec des
postes isolés et vulnérables ressemblait à une passoire...
Les
positions allemandes qui nous faisaient face étaient établies à environ 7 à 800
mètres en bordure d'une route nationale plantée d'arbres.
Le
no man’s land était une plaine légèrement creusée en cuvette. Dans la
journée le front était calme. La nuit était assez souvent ponctuée de rafales
d'armes automatiques.
Malgré
le calme du front, les conditions physiques étaient assez dures car nous
n'avions que peu de temps pour dormir. Ceci à cause des patrouilles nocturnes
nécessaires pour assurer la liaison entre les deux groupes voisins. De plus, le
ravitaillement était assez mauvais, notre compagnie restera dix jours en ligne.
Je dois cependant ajouter que nous eûmes à faire face sur notre position à
trois incidents que j'évoquerai dans l'ordre chronologique. Un certain soir,
nous apprenons que l'ennemi possédant un train blindé risquait de venir nous
attaquer dans la nuit. Pour tenter de faire obstacle à ce danger des poteaux
télégraphiques bordant la voie furent, sur ordre, sciés et jetés sur le
ballast. Notre poste resta en alerte toute la nuit. Notre armement léger avait
été complété par un bazooka, arme anti-char. Le petit matin arriva sans que
nous ayons vu ce train fantôme, Dieu merci.
Le
28 février (une date que je n'oublierai pas), le soir, nous constatons une
agitation anormale dans les lignes allemandes et de nombreux bruits de
véhicules roulant sur la route.
Le
lendemain matin vers 8 heures, pendant la « dégustation » du café, l'alerte est
donnée par nos sentinelles. L'artillerie allemande se réveille et nous canonne
à l'aide de fusants (obus à mitraille, très destructeurs pour le personnel en
terrain découvert). Nous gagnons à la hâte nos trous individuels. Quelques
minutes plus tard un obus vient percuter le sol à moins de 4 mètres devant moi.
Violente lueur, suivie d'une forte odeur de poudre puis, l'instant après d'une
forte détonation. Des pierres viennent frapper mon casque. Je sortirai indemne
de ce mauvais pas bien qu'assez effrayé, je dois l'avouer. Le projectile qui
avait failli me tuer avait sectionné le rail sur une longueur de un mètre.
Cette salve d'artillerie était, en fait, un tir de diversion car l'ennemi
venait de lancer une vigoureuse attaque à notre gauche dans le secteur tenu par
le 1er bataillon dont la position fut enfoncée. L'adversaire faisait
de temps en temps des incursions dans l'arrière pays pour se procurer du
ravitaillement. Il y eut ce jour là plusieurs tués et blessés au 1er
bataillon. Dans l'après-midi, le 8ème Zouave, régiment d'élite de la
2ème division blindée lançait une contre-attaque décisive qui
rétablit le front. Quelques jours plus tard, nouvelle alerte, toute la nuit
nous entendons des bruits suspects près de nos lignes. Au petit matin, grand
remue-ménage à notre droite, une patrouille allemande venait pour se rendre
avec tout son armement. Les gars du groupe Potron mettront rapidement tout ce
beau monde en lieu sûr.
Après
ces dix jours passés en ligne, nous serons relevés par des soldats du 95ème
régiment d'infanterie (je crois). Nous apprendrons par la suite que ce poste
avait été attaqué de nuit et décimé quelques jours après notre départ.
La
relève effectuée, nous serons transportés en camion jusqu'à Chaillé-les-Marais
après avoir traversé la Sevré Niortaise sur un pont de bateaux. Dans cette
localité était installé le P.C. du régiment. Notre groupe se vit attribuer un
cantonnement dans le garage du notaire. Le lendemain, nous verrons notre sort
s'améliorer grâce à notre installation définitive dans un grenier garni de
paille. Nos maigres repas sont pris dans une rue du village, assis sur le
trottoir. Il faut dire, pour excuser la mauvaise qualité de la nourriture, que
nos cuistots faisaient ce qu'ils pouvaient avec ce qu'ils avaient, les repas
étant préparés dans de vieilles cuisines roulantes allemandes. En cet endroit
notre repos était assez relatif car il nous fallait monter de multiples
factions. Les tours de garde se succédaient à cadence rapide. Quelques jours
plus tard, Yves vit arriver avec satisfaction son ordre de départ pour une
permission de détente de dix jours. Pendant son absence, je serai affecté à la
garde du P.C. du régiment et j'aurai alors l'honneur de présenter les armes au
général de Larminat, commandant en chef du théâtre d'opérations du front de
l'Atlantique.
Mon
état de santé était à ce moment assez mauvais, essoufflements, maux de tête,
fièvre, fatigue générale. Pour cette raison, je me vis contraint de me faire
hospitaliser. Je me rendis à Aine, petit village voisin où était installée une
infirmerie de campagne. C'était un lieu malpropre installé dans une grange
vétuste. Je passerai là trois jours, couché comme mes camarades d'infortune sur
un cadre de bois recouvert d'une mince couche de paille. Les soins étaient tout
à fait insuffisants. La nuit, les souris venaient manger dans nos gamelles les
reliefs du repas. Bien qu'assez mal en point, je réussis à quitter ce triste
lieu, les reins brisés et tant bien que mal je repris mon service. Peu de temps
après mon retour, nous apprenons que les permissions étaient suspendues car
notre bataillon devait changer de secteur. J'eus la mauvaise surprise
d'apprendre que j'étais sur la liste de départ.
Enfin,
un beau matin arriva un convoi de camions GMC conduit par des Nord-Africains de
la 1ère Armée. Chacun prit place à bord et vers 15 heures, le départ
fut donné vers Niort puis Saintes, notre point de chute étant la petite ville
de Pisany. Les cantonnements seront établis au milieu d'une population assez
peu sympathique, peu soucieuse semble-t-il de voir déranger ses petites
habitudes. Le lendemain de notre arrivée, plusieurs compagnies seront mises à
la disposition du capitaine Lenfant. Sous les ordres de cet officier, nous
devions décharger des trains de munitions d'artillerie qui arrivaient à la
cadence de deux trains par jour. C'était un travail fatiguant que nous
accomplissions cependant avec bonne humeur. Il s'agissait principalement d'obus
de 75 et de 155. Cet impressionnant arsenal fut déposé par nos soins dans une
carrière proche du village.
Chacun
se réjouissait de penser que toute cette « ferraille » allait prochainement
être judicieusement distribuée sur la g... de l'ennemi. Les bruits d'une attaque
décisive sur Royan semblaient se confirmer. Le 1er avril, jour de
Pâques, Yves rentrait de permission. Quelques jours plus tard, nouveau départ
dans cette direction. Le bataillon quittera en bon ordre et en chantant cette
bourgade si peu accueillante. Après une marche d'une dizaine de kilomètres sous
un soleil déjà chaud, notre compagnie arriva au hameau Le Chais situé près des
avant-postes.
En
chemin, nous apercevons dans une prairie une batterie d'artillerie en action
qui procédait à des tirs de harcèlement. Les pièces d'assez fort calibre
étaient, je crois, des 155 courts. Les servants, torse nu, chargeaient leurs
canons, avec ardeur et chacun de saluer en passant ces braves artilleurs. Le
P.C. du bataillon était installé dans le hameau à quelques centaines de mètres
de la ligne de front. Aussitôt arrivés, nous procédons à la relève des
avant-postes. Notre ligne de défense était, cette fois établie d'une façon plus
rationnelle que devant Marans. Il s'agissait pour nous d'occuper des tranchées
profondes seulement d'un mètre vingt mais qui offraient cependant une
protection assez efficace contre d'éventuels tirs de l'artillerie adverse. Ces
modestes aménagements étaient creusés en zigzag et comportaient en plus des
positions F.M. des excavations de même profondeur recouvertes de madriers et de
terre dans lesquelles pouvaient prendre place deux hommes pour les heures de
repos. Aussitôt arrivé chacun s'empressa d'aménager son « gourbi » de la façon
la plus confortable. Nous passerons là une dizaine de jours assez tranquilles,
si ce n'était, évidemment les gardes de jour et de nuit. Devant nos
avant-postes s'étendait une vaste prairie plantée d'un joli cerisier en fleurs.
Dans
le no man's land qui séparait les lignes adverses, s'étendaient de vastes champs
de mine anti-char (les Teller mines). Plusieurs sections de notre bataillon
furent désignées pour aller, chaque nuit, détecter et neutraliser ces dangereux
engins, ce qui n'était pas sans risques.
Les
positions de l'adversaire étaient installées au delà d'un vallonnement : la
côte de Médis. La totalité du régiment occupait la ligne de front.
Vers
20 heures, le 14 avril, je reçus l'ordre de me rendre au P.C. du bataillon pour
y chercher le courrier. Je trouvais là une certaine effervescence et une lettre
de mes parents m'apprenant la mort de Roosevelt. Dans cette missive, ils me
faisaient part de leurs craintes car il circulait à l'arrière des bruits
persistants d'une offensive dans le secteur de Royan. Avant mon retour sur la
ligne de front, j'eus la stupeur d'apercevoir à l'orée du village une longue
file de chars Scherman marqués de l'insigne de la 2ème D.B. J'en
conclu évidemment que l'attaque était imminente. Vers 20 heures, j'étais de
retour aux avant-postes. Après le repas du soir, nos commandants de compagnie
reçurent l'ordre de prendre certaines dispositions en vue de l'attaque.
La
5ème compagnie (cie engins)
devait se porter « en douceur », vu la proximité de l'ennemi près de la côte de
Médis. Des sections de soutien viendraient les appuyer. Nous sommes désignés
tous deux pour venir compléter la section Marchand. Des munitions nous sont
distribuées ainsi que des pelles-bêches. Vers minuit, le départ est donné par
une nuit heureusement assez obscure. La progression de cette avant-garde se faisait
sans problème et... presque sans bruit sans trop de danger non plus car les
sapeurs démineurs avaient nettoyé les nuits précédentes un terrain infesté de
mines.
Vers
2 heures du matin, nous parvenons sans difficulté sur l'objectif sur un terrain
un peu accidenté. Nous étions Yves et moi à ce moment, séparés. Je me trouvais
à l'orée d'un petit bois avec le caporal Pailleau. Aussitôt arrivés sur la
position, l'ordre nous est donné de creuser des trous individuels. Après cet
épuisant travail, nous prendrons quelques heures de repos bien mérité.
A
5 h 45 environ, d'un seul coup, à notre grande surprise, éclatait le tonnerre.
Les premières minutes nous sommes abasourdis et planqués dans nos trous, puis
vient une accoutumance à ce vacarme. Il s'agissait de la préparation
d'artillerie précédant l'attaque. Nous pouvions distinguer nettement les
départs secs et rapides des canons de 75, puis les coups plus espacés et plus
puissants des pièces de plus fort calibre. Les obus passaient au dessus de nous
avec un ronflement sinistre et allaient s'écraser sur les positions allemandes.
A 6 h 35 exactement, (document historique) le tir de barrage s'arrêta net. A
notre droite chacun pu voir dans une vaste plaine l'arrivée des blindés de la
2ème D.B., spectacle magnifique !
Les
chars avançaient en ligne dans la brume du matin s'arrêtant pour tirer au
canon, puis repartaient en avant, balayant le terrain de leurs mitrailleuses.
Le 8ème Zouave, régiment d'élite de la 2ème D.B. suivait
les engins pour nettoyer et occuper le terrain.
Dans
ce secteur l'ennemi utilisait pour bombarder nos positions, des batteries de
fusées de type « V.K. », armement révolutionnaire pour l'époque. Lors
de l'attaque, ces engins tombèrent entre nos mains, et furent retournés contre
l'adversaire, servies par des éléments de la 5ème compagnie.
Dès
le début de l'attaque, nos forces navales entrèrent en action. Etaient engagés,
le cuirassé Lorraine, le Basquet et l'Alcyon, les escorteurs Aventure,
Découverte, Surprise et Hova.
Le
capitaine de vaisseau Congé (chef d'E.M. de l'amiral Ruel) était chargé
d'étudier les plans d'attaque en liaison avec le D.A.A.
Les
objectifs, Royan et Pointe de Grave seraient bombardés par le Lorraine et le
Duquesne (canons de 340 et de 203). L'aviation de la R.A.F, apporterait son
soutien.
Les
défenses allemandes reçurent 3.500 coups de moyens et gros calibres écrasant
les défenses adverses sous un déluge de feu.
L'aviation
tactique française entrait également en action pour appuyer la progression des
chars. Nos appareils traçaient de longs sillages dans le ciel bleu de ce début
d'avril. Au dessus de nos têtes, un avion d'attaque fut touché par la D.C.A.
allemande. L'appareil tomba en flammes non loin de nous. A notre soulagement,
les deux hommes d'équipage parviendront à sauter en parachute et tomberont dans
nos lignes. Après ce début de matinée plutôt agité, nous nous restaurons de
sardines et de vin, puis vers 14 heures, les compagnies reçurent l'ordre de
regagner la position de départ. Malgré le déclenchement de l'offensive, nous
n'aurons pas eu, ce jour là, l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Je
puis, ici en donner l'explication. Notre compagnie avait été placée en position
de soutien dans le but de contenir une contre-attaque de l'ennemi mais la
puissance de notre offensive était telle que les positions allemandes furent,
dès le début de l'attaque, complètement débordées.
De
plus, nos adversaires manquaient, paraît-il de munitions et de carburant.
Pendant cette matinée, les mortiers de la 5ème compagnie
s'employèrent activement à tirer sur les avant-postes allemands.
En
arrivant à nos tranchées, nous apprenons avec satisfaction que l'attaque était
très réussie, les objectifs fixés pour ce premier jour ayant été largement
dépassés.
Nous
passerons une nuit paisible et reposante dans nos gourbis, cette fois sans être
dérangés par les gardes de nuit, situation qui fut par tous grandement
appréciée. Le lendemain matin 16 avril, le bataillon se remit en marche pour
occuper le terrain conquis. Nous avions, à ce moment, abandonné le lourd sac à
dos que les poilus de 1914 appelaient « l'as de carreau ». Il sera remplacé par
« le sac sénégalais ». Il s'agissait, en fait, d'une toile de tente roulée en
diagonale dans laquelle se trouvait une couverture pour la nuit, le tout porté
sur le dos. A cet équipement plus léger venait s'ajouter le lourd fusil
anglais, les cartouchières, la pelle-bêche, au côté la baïonnette et bien sur
le précieux bidon en tôle émaillé. Tout cela représentait une lourde charge. Il
faut dire que pendant ces trois mois de campagne, si nous n'eûmes pas à
souffrir de la pluie, nous avons eu à supporter les caprices d'un soleil assez
ardent pour la saison.
Donc
le 16 avril, notre unité se mit en marche en direction de Royan. S'ouvrait
devant nous, une vaste plaine légèrement vallonnée parsemée de bouquets
d'arbres. Le spectacle qui s'offrait à nous était assez grandiose. C'était
celui d'une armée en marche. Le terrain était parcouru en tous sens par des
troupes à pied et sillonné par de nombreux véhicules : chars, chenillettes,
camions de ravitaillement, pièces d'artillerie. Nous passons près d'un char
français gravement endommagé par une mine. Une chenillette de chez nous subit
ce mauvais sort, son conducteur, notre camarade Loyer fut grièvement blessé. La
troupe en colonne par un, passa auprès d'un champ hérissé de longs pieux
plantés par l'ennemi pour empêcher l'atterrissage des planeurs. Cadavres
allemands et équipements épars, un allemand mort, la tête recouverte, dérision
macabre, un parapluie gisait sur le bord de la route. Leurs cadavres étaient
paraît-il piégés, interdiction de les toucher, ce qui démontre bien la
traîtrise de l'ennemi.
Ce
même soir, notre bivouac fut installé dans une prairie plutôt fraîche et humide
au petit matin. Dans la journée, on nous distribua pour la première fois des
rations américaines. Chaque homme recevait 6 boîtes par jour : viande, légumes,
biscuit, chocolat vitaminé, le tout assez varié. Nous attendrons toute la
journée l'arrivée d'hypothétiques camions. L'après-midi de nombreux chars
Scherman passaient sur la route.
Chacun
de nous était impressionné par ces glorieux combattants et leur beau matériel.
J'ouvrirai, ici, une parenthèse pour donner quelques explications sommaires sur
ces engins.
Ces
matériels d'un poids de 35 tonnes construits en grande série par les américains
étaient armés, outre d'une mitrailleuse lourde, d'un canon de 75mm sur tourelle
mobile. Leur vitesse n'était pas très élevée et leur blindage insuffisant. Ils
étaient, paraît-il, nettement surclassés par les chars allemands Tigre et
Panther. Ils prirent cependant une part active et décisive à la bataille de
France après le débarquement du 6 juin.
Pour
en revenir à nos moutons qui étaient des moutons à pied... Voici qu'arrivèrent
enfin dans la soirée les camions tant attendus. Notre voyage s'effectuera de
nuit sur une route parsemée d'entonnoirs. L'air de la mer, toute proche se
faisait sentir. Au cours d'une halte chacun put apercevoir des masses noires
dans les fossés, c'était des cadavres allemands. Le convoi traversa Royan, qui
venait de tomber entre nos mains. Dans la pénombre, nous apparut une ville
dévastée, il y flottait une odeur de cadavre. Triste spectacle. Puis ce fut
l'arrivée à Etaules à 2 heures du matin. Le reste de la nuit se passa dans une
prairie, glaciale. A notre réveil, près de nous passaient des Half-tracks de la
2ème D.B. qui partaient en patrouille. Un type de la compagnie captura un jeune
allemand armé d'une grenade. Notre prisonnier était absolument terrorisé car il
croyait que nous allions l'exécuter. Bien entendu, il n'en sera rien.
Les
habitants d'Etaules nous accueillirent chaleureusement et nous distribuèrent du
lait chaud, réconfort très apprécié. En fin de matinée, plusieurs compagnies
dont la nôtre, accompagnées par des chenillettes partirent en patrouille dans
une plaine marécageuse.
En
cet endroit, nous pataugerons désagréablement et rentrerons épuisés sans avoir
rencontré l'adversaire. Toutes ces journées m'avaient bien fatigué car mon état
de santé n'était pas très brillant, ce qui m'affectait un peu le moral.
Puis
ce fut le départ pour Saujon en camion. En arrivant à la gare une distribution
de vivres nous fut faite avant l'embarquement pour une destination inconnue. Le
bataillon avec tout son matériel prit place dans un long convoi, les hommes de
troupe étaient installés dans des wagons garnis de paille. Le départ sera donné
à 19 heures, ce 17 avril.
Chacun
était assez satisfait de ce déplacement car nous allions enfin, pouvoir dormir
et récupérer dans des conditions de confort relatif.
Après
un voyage d'une sage lenteur, nous traversons la gare de Bordeaux et nous
apprenons alors que notre destination sera la Pointe de Grave. Nous
parviendrons à la gare de Lesparre le lendemain 18 avril vers 15 heures. Aux
abords de la gare se dressait une grande tente hôpital ce qui donna à chacun
l'occasion de réfléchir sur la situation... Aussitôt débarqué, notre unité pris
place dans un long convoi de camions qui nous conduisit jusqu'au terrain
d'aviation de Grayan. Le bivouac sera établi dans une plaine sablonneuse située
à proximité. Le soir tombant chacun s'organise : repas froid avec les conserves
américaines car il était, bien entendu interdit d'allumer des feux à cause de
la proximité des positions allemandes. Le vent, venant de la mer était assez
vif, nous creusons quelque peu le sable pour nous en abriter. Puis, le camp
s'endormit paisiblement. Vers minuit, des ordres fusent « chefs de section,
rassemblez vos hommes, départ dans un quart d'heure ».
Il
y eut bien quelques grognements réprobateurs, assortis même de quelques jurons
mais comme le disent les manuels d'instruction militaire : « la discipline
faisant la force principale des armées », chacun dut s'exécuter sans délai.
Je
voudrais apporter maintenant quelques précisions sur la topographie du terrain
: La Pointe de Grave, ainsi que chacun peut le constater encore aujourd'hui est
parcourue dans sa partie médiane et jusqu'à la pointe du Verdon par une route
nationale.
A
gauche de cette route se déploie une voie ferrée qui traverse une forêt de pins
vallonnée. A droite de la route s'étendent des terrains le plus souvent
marécageux.
Sur
la partie gauche, la forêt de pins se prolonge presque jusqu'à la pointe de
Verdon. Parallèlement à cette forêt, s'étend une belle plage de sable d'une
cinquantaine de mètres de large. Au-delà, bien sûr, c'est la mer. Plusieurs
forts construits ou aménagés par les allemands sont dissimulés dans la forêt.
Ce sont des ouvrages très importants équipés, en outre, de canons de marine de
gros calibre pointés vers le large. Un armement moins lourd mais cependant
redoutable vient compléter la défense terrestre.
L'avant
dernier fort avec lequel nous aurons maille à partir est le fort des Arros
(ouvrage 307). Le dernier bastion qui sera notre objectif final (ouvrage 305)
est érigé à l'extrême pointe du Verdon. Après cette description du terrain à
conquérir, je reviendrai au récit de notre situation.
Ce
19 avril vers 2 heures du matin, notre bataillon se déploie sur toute la largeur
de la pointe. Notre compagnie progresse prudemment en colonne par un, à cause
des nombreuses mines sur la route nationale. Des éclaireurs partent en avant
mais ne trouvent pas de contact avec l'ennemi. Nous traversons Soulac sans
encombre. A environ 1 km de cette localité, la compagnie stoppe sa progression.
L'ordre nous est donné de nous abriter dans les fossés longeant la route. Cette
halte nous permettra de prendre quelques heures de repos bien nécessaire, car
nous sommes littéralement épuisés de fatigue.
Doucement,
au dessus des pins, se levait l'aube de cette journée qui allait être pour le
bataillon le baptême du feu. Vers huit heures arrivent les chenillettes. Nous
recevons, à ce moment, 60 cartouches par homme ce qui représente le maximum de
ce que nous pouvons transporter. Notre chef de bataillon, le commandant Raynaud
se porte en avant pour inspecter notre dispositif d'attaque.
A
ses côtés, se trouve l'adjudant-chef Sudre qui sera mortellement blessé. Nous
apprendrons par la suite que la 4ème
compagnie (Lieutenant Didier) ayant pour objectif la prise du hameau «
Les Huttes », situé à droite de la route progressait difficilement dans un
terrain marécageux et subissait des pertes importantes. Nous pouvions voir sur
la route, le passage incessant des brancardiers transportant les blessés,
spectacle peu réjouissant. La 3ème compagnie (Lieutenant Jandin) se
trouvait au contact avec l'ennemi dès 3 heures du matin.
A
10 heures, l'ordre d'attaque est donné, l'objectif de notre compagnie (la 1ère)
était l'approche du point 307. Au travers des arbres apparaissait la plage,
noyée de soleil, puis la mer.
Notre
ligne d'attaque se déploya dans la forêt. Il régnait en ce lieu une forte
chaleur. Nous devions subir un feu intense de l'ennemi : feux d'infanterie,
tirs de mortiers, rafales meurtrières de francs-tireurs grimpés dans les arbres.
Je
me trouvais, à l'instar de mes camarades, dans un état second ne sachant pas
très bien ce qui se passait autour de moi. J'ai cependant gardé le souvenir de
quelques actes d'héroïsme. Auprès de nous, le caporal Diger se dressait en
dépit du danger et à l'aide de son fusil-mitrailleur, balayait le rideau
d'arbres pour neutraliser les tireurs isolés, il sera grièvement blessé, notre
camarade Amiot le torse ceint de bandes de mitrailleuse « canardant »
l'adversaire avec un fusil-mitrailleur allemand à tir rapide. Dans ces mêmes
instants le sergent-chef Dubois tombait grièvement blessé entre les lignes. Il
Malgré
la vive résistance de l'ennemi, notre progression est lente mais régulière. Il
faut dire que nous sommes relativement protégés des tirs directs par le relief
accidenté de la forêt. L'ennemi en s'enfuyant, abandonnait sur le terrain un
important matériel. Tout à coup, à quelques pas de nous, éclate une fusillade
d'une violence inouïe, inquiétude générale. Mais il s'agissait seulement de
l'embrasement d'un dépôt de munitions d'infanterie atteint par l'incendie.
Partout la forêt commençait à brûler, les flammes léchaient le tronc des
arbres. Il régnait là, une chaleur d'enfer. Peu à peu, l'adversaire perdit du
terrain qu'il tenta d'évacuer vers l'abri du fort. Nous étions assez bien
planqués au creux des dunes et nous tirions à vue à 100 mètres sur l'ennemi en
fuite. A mes côtés, Yves, les lunettes sur le nez s'employait activement à
brûler des cartouches.
Il
y eut bien quelques confusions dans le commandement mais chacun continuait le
feu avec ardeur sans se soucier d'économiser les munitions.
Pendant
ce temps, nos brancardiers, sillonnaient les bois et, avec courage et
efficacité relevaient rapidement nos blessés. Les chenillettes nous
approvisionnaient en munitions. Le combat se poursuivait à notre avantage
malgré une cadence de tir assez lente car le magasin de nos fusils ne contenait
que cinq cartouches. Je devais souvent en essuyer la culasse, car elle se
trouvait fréquemment enrayée par le sable. Il y avait déjà pas mal de blessés
dans notre compagnie mais nous ne devrions savoir cela que par la suite. Nous
reçûmes l'ordre de creuser des tranchées à l'aide de nos pelles-bêches pour
tenter de contenir l'incendie. Notre progression vers la plage se trouva
stoppée par la ligne de chemin de fer établie en tranchée. Nous franchirons cet
obstacle sans casse malgré une mitrailleuse allemande qui prenait la ligne en
enfilade.
Cette
longue et chaude journée se poursuivait cahin-caha, non sans péril quand, vers
18 h 30, le commandant Nicolas du 1er bataillon vint nous rejoindre
accompagné d'un escadron de cinq chars « Somua ». Ces engins d'un poids de 11
tonnes portaient un équipage de deux hommes. Ils étaient armés d'un canon de 47
mm sur tourelle mobile et d'une mitrailleuse. Les servants étaient des gars
expérimentés du 13ème Dragon d'Orléans.
Le
commandant Nicolas demanda aussitôt des volontaires pour accompagner l'attaque
des chars. L'objectif à atteindre était le fort des Arros (ouvrage 307). Nous
nous décidons tous deux ainsi qu'une vingtaine de nos camarades pour cette
ultime attaque.
Chacun
se vit pourvu de munitions et de trois grenades quadrillées (projectiles très
destructeurs) puis nous reçûmes l'ordre de mettre baïonnette au canon ce qui
nous parut de mauvais augure. L'instant d'après, les cinq chars descendirent
sur la plage et se placèrent en ligne d'attaque en direction du fort. Notre
groupe se positionna derrière les engins pour s'abriter du feu ennemi. Chaque
char protégeant six à huit hommes. Le terrain était battu par un feu meurtrier
: rafales d'armes automatiques, tirs de mortier. Le sergent-chef Agoutin qui
commandait notre groupe d'assaut désigna un caporal pour le remplacer au cas où
il serait tué.
Nos
cinq « Somua » portaient le nom des héros des trois mousquetaires : Porthos,
Athos, Aramis, d'Artagnan et Milady ». Je crois me souvenir que nous étions
derrière ce dernier char. Les équipages avaient placé sur l'arrière de leurs
tourelles leurs sacs de paquetage pour servir de pare-éclats. Les chars
s'avançaient en ligne puis stoppaient pour envoyer une salve de leur canon de 47
mm. Le recul de leur pièce projetait l'engin en arrière. Le tir était appliqué
au début de l'attaque à moins de 500 mètres et était très bien ajusté. Nous
pouvions voir clairement les impacts des obus pénétrer par les sabords à
l'intérieur du fort.
Au
cours de l'attaque, un éclat vint déchirer le sac de protection à un mètre de
ma tête. Réflexion du Sergent-Chef Agoutin : « Gérard, tu m'as fait peur ». Les
projectiles frappaient le sable autour de nous. Malgré le feu de l'ennemi,
notre groupe d'attaque poursuivait son avance. Nous pouvions voir avec
inquiétude se rapprocher le fort. Je pensais à ce moment que s'il fallait en
venir au corps à corps, nous ne verrions pas la fin de cette journée car les
Fritz allaient nous réserver une sacrée réception...
Des
camarades tombaient blessés autour de nous et regagnaient comme ils le
pouvaient l'abri de la forêt. Le vieux Blondel abandonna le combat, la figure
en sang en se tenant les reins. Alors que nous étions à 150 mètres du fort,
l'ordre arriva de cesser le feu et de regagner la forêt. Nous y parviendrons
tous deux sains et sauf. Nous apprendrons plus tard que le fort attaqué par la
plage avait été durement touché par l'artillerie des chars et avait en même
temps été pris à revers par le bataillon de volontaires espagnols, « Guernica
». Le commandant de l'ouvrage avait hissé le drapeau blanc, signe de la
reddition.
L'avant
dernier ouvrage défensif de la pointe venait de tomber.
Je
voudrais ici citer un document historique concernant le fort des Arros :
«
Cet ouvrage ne comportait pas moins de 18 blockhaus avec 4 pièces de 165, 2
pièces de 77 et 8 mitrailleuses à 4 tubes en ouvrage à ciel ouvert ».
Notre
tâche de la journée étant terminée, je me permettrai de dire bien terminée, les
éléments validés de notre compagnie regagnèrent la route vers 20 heures pour y
prendre un peu de repos.
Notre
3ème bataillon avait pris ce jour là une part décisive à la
bataille. Le 1er bataillon de notre régiment n'y eut qu'une action
secondaire mais il devait s'illustrer brillamment le lendemain lors de
l'attaque du fort 305. Au cours de cette journée, nous eûmes à déplorer la
perte de 96 hommes tués ou blessés soit l'effectif d'une compagnie.
Le 19 avril 1945, à la pointede Grave,
Félix Le Liboux, blessé au pied droit par une balle allemande est
porté par deux de ses cinq prisonniers qu’il vient de faire avec
Marcel Duchon
Les
services historiques des armées signalèrent la bonne tenue au feu du bataillon
F.F.I. des volontaires d'Eure-et-Loir. Voici ici évoquée d'une façon quelque
peu décousue mais exacte ce que fut pour nous la journée du 19 avril telle que
je l'ai vécue.
Pour
en terminer sur ce chapitre, je dois ajouter que de nombreux prisonniers
tombèrent entre nos mains ainsi qu'un important matériel.
Le
capitaine de corvette Birnbacher chef du bataillon Narvick et commandant du fort
réussit à s'échapper, il ne sera pris que le lendemain. Je reprendrai ici le
fil de mon récit : vers 20 h, nous quittons la forêt et parvenons sur la route.
La brume du soir recouvre peu à peu la cime des arbres. Nous essuyons encore
quelques tirs d'artillerie en provenance semble-t-il du fort 305, mais nous n'y
prenons pas garde car nous commençons à nous habituer à ce genre de situation.
Là, étendus sur l'herbe, nous apaisons un peu notre faim avec du chocolat
américain. Des prisonniers portant le brassard de la croix rouge vont et
viennent sous bonne garde pour s'occuper des blessés. Auprès de nous, un jeune
soldat allemand, le front ceint d'un bandeau rougi est en train d'agoniser. Il
ne survivra que peu de temps à ses blessures. Ceci illustre bien la cruauté de
la guerre. Puis les chefs de section nous distribuent de l'huile pour nettoyer
nos armes qui en avaient bien besoin. La nuit tombe sur cette longue journée.
Nous nous restaurons de conserves américaines, arrosées de vin tiède, puis
trouverons rapidement le sommeil qui sera malheureusement troublé par
d'infernales nuées de moustiques.
Nous
aurons, le lendemain, quelques nouvelles sur l'engagement au combat des autres
compagnies de chez nous. Nous apprendrons que le lieutenant Jandin qui dirigeait
la 3ème compagnie avait été par trois fois blessé et était retourné
au combat pour assurer son commandement. Notre camarade le caporal chef Lorigny
de la 4ème compagnie qui attaquait dans le secteur « Les Huttes »
fit avec sa section quatre prisonniers avant de tomber dans les marais
grièvement blessé. Il fut recueilli par ces quatre types qui l'emmenèrent au
fort où il fut soigné et opéré par un chirurgien allemand, cet acte de
générosité mérite un coup de chapeau.
Au
matin de ce jour (20 avril), la progression reprenait en direction du Verdon.
Une colonne de chars Scherman stationnait sur la route. La configuration du
terrain boisé et vallonné ne permettait pas à ces gros engins de prendre une
part active pour réduire les dernières défenses de l'adversaire. Cela ne
pouvait être que l'affaire de l'infanterie.
Ici
document historique :
«
Dans le secteur du groupement Reverdy, un élément se glissait le long du
rivage, atteignait la pointe de Grave et s'en emparait sans difficulté à 13
heures. Mais les éléments du 1/131ème axés sur la route se heurtaient à
l'ouvrage 305 implanté autour du sémaphore du Verrier-St-Nicolas.
Le
3/131ème (le nôtre) était également gêné dans sa progression par des
tirs de mitrailleuse venant de l'ouvrage et appliqués à 600 mètres »
Notre
avance étant bloquée par ces tirs, nous reçûmes l'ordre de repli à une distance
de 500 mètres et de nous abriter dans les fossés. Une escadrille des forces
aériennes françaises opéra un bombardement en piqué de 18 h à 18 h 15. Joli
spectacle car nous étions aux premières loges. Les chasseurs bombardiers dans
un ballet bien réglé piquaient à tour de rôle sur l'objectif, leurs
mitrailleuses d'ailes crachant le feu, puis à très basse altitude, lâchaient
leurs bombes, qui miroitant un instant dans le soleil, allaient s'écraser avec
une précision extraordinaire sur les défenses du fort. D'épaisses colonnes de
fumée s'élevèrent au dessus de la cime des arbres.
Ces
appareils des « S.D.B. » étaient des bombardiers monomoteurs de 1.200 C.V.
spécialement conçus pour le bombardement en piqué, avec comme équipage le
pilote et le mitrailleur bombardier. Ils étaient armés de mitrailleuses fixes
de 12 mm ainsi que de deux mitrailleuses Browning de 9 mm servies par le
mitrailleur.
Une
bombe de 1.000 livres et des Clusters (fusées) sous les ailes complétaient
l'armement.
Ici
document historique :
«
Dès la fin du bombardement le l/131ème qui s'était glissé à l'est du
305 pour attaquer de flanc, partait à l'assaut. Les sections Bridoux des 1er
et 2ème compagnies ainsi qu’un groupe franc du PC du bataillon
réussissaient à s'infiltrer et, après un combat au corps à corps dégageaient le
passage du bataillon. A 19 h 30, la position était occupée et le 1/131ème
faisait 137 prisonniers dont le capitaine de corvette Birnbacher.
La
dernière résistance de la pointe de Grave venait de tomber. Les accès du port
de Bordeaux étaient dégagés »
Les
combats ayant cessé, la journée du 21 avril fut une journée de repos, ce qui
nous permit d'aller visiter le fort 305. Cet ouvrage avait été dévasté par
l'attaque aérienne de la veille. Des cadavres allemands gisaient sur les pentes
du fort. Une pièce de D.C.A. avait été touchée par une bombe, ses servants
ayant été tués par l'explosion. L'attaque aérienne avait été décisive. Nous
parvint alors, la nouvelle que le lendemain 22 aurait lieu une importante prise
d'armes au terrain d'aviation de Grayan en présence du général de Gaulle.
Chacun
des régiments ayant participé aux combats y serait représenté par une compagnie.
Nous
fûmes désignés tout deux par le sergent-chef Agoutin (dit Glou-Glou) pour faire
partie de cette compagnie en raison paraît-il, de notre bonne tenue au combat.
Ce
jour-là, des camions nous transportèrent jusqu'à Grayan. Des prisonniers sous bonne
garde s'employaient à orner le terrain de drapeaux. Vers 14 heures, les
compagnies se formèrent en bon ordre et prirent place sur le terrain. L'attente
nous parut longue sous un chaud soleil. Enfin, vers 15 heures, un Piper-Cub
(avion léger d'observation) vint survoler le terrain à très basse altitude et
chacun put reconnaître la silhouette du Général. Peu de temps après la
cérémonie débutait par la remise des décorations. Le sergent-chef Tachet de la
3ème compagnie, un gars de chez nous reçut des mains du Général, la
médaille militaire.
Celui-ci,
accompagné de nombreux officiers supérieurs se fit présenter chacune des unités
combattantes. Il devait avoir là plus d'un millier d'hommes. A notre droite se
trouvait le bataillon des Somalis. Quelques instants plus tard, le colonel
Durand, sur un ordre bref, nous faisait mettre au « présentez
armes ». Le Général était devant nous.
Quelle
n'était pas notre fierté alors de saluer ainsi l'homme du 18 juin. Après tant
d'années passées, nous en gardons encore aujourd'hui un souvenir ému. Puis ce
fut, sur le front des troupes, le défilé d'une musique militaire en grande
tenue, guêtres et baudriers blancs, jouant la marche lorraine.
Ainsi
se terminait cette mémorable journée. Le soir même, le bataillon vint nous
rejoindre et reçut l'ordre de bivouaquer en face du terrain de Grayan. Des feux
de camps furent allumés et, malgré notre fatigue, la soirée se termina
joyeusement par des chansons car le vin et le café ne manquèrent pas.
22 avril 1945. Le Général de Gaulle décore le
Sergent-chef TACHET (3ème Cie).
Avant
d'en terminer sur ce chapitre, je tiens à citer l'ordre du jour que le Général
de Larminat adressa aux troupes : :
«
En sept jours de combat, les forteresses de Roy an et de la pointe de Grave ont
été conquises.
10.000
prisonniers ont été faits. De nombreux ennemis jalonnent de leurs cadavres les
puissantes fortifications du mur de l’Atlantique d'où elles barraient les
accès du port de Bordeaux.
La
bataille a été rude, car l'allemand s'est défendu âprement sans esprit de recul
ni de capitulation.
Elle
a été victorieuse parce que les troupes du corps d'attaque ont combattu avec
courage, intelligence et cohésion.
Les
unités d'origine F.F.I. ont étonné leurs anciens, non pas par leur ardeur que
l'on connaissait mais par leurs qualités manœuvrières et leur sang-froid
de vieille troupe.
Tout
cela a bien marché parce que tout le monde s'est battu avec tout son cœur
en ne pensant qu’à son pays. C'est une belle leçon dont nous ne perdrons
pas le sens.
Soldats,
aviateurs, marins, vous pouvez, être fiers de votre œuvre.
Vous
avez, bien mérité de la Patrie.
Général
de Larminat, commandant le corps d'attaque »
Peu
de temps après notre régiment aura l'honneur d'accrocher à son drapeau la croix
de guerre avec étoile de bronze.
Le
lendemain, nouveau déplacement de notre unité en convoi ferroviaire vers
Bourcefranc, Le Chapus, en face de l'île d'Oléron ; seul territoire encore
occupé par l'ennemi. Les compagnies seront cantonnées dans une école maternelle
et passeront là quelques jours paisibles. Les sorties en ville étaient
l'occasion de dégustation d'huîtres (nous sommes près de Marennes) et de
pineau. Notre compagnie se vit confier la garde du bord de mer. Les
avant-postes de fusils-mitrailleurs étaient enterrés et assez bien aménagés.
Notre groupe (sergent Legrand) prit possession de la villa « Les Dunes » située
à proximité de la mer.
Nous
y coulerons des jours tranquilles avec l'avantage de dormir sur des matelas ce
qui ne nous était pas arrivé depuis trois mois. On nous distribua à nouveau du
ravitaillement français que la chenillette nous apportait chaque matin. Ce n'était
pas bien fameux, mais cela nous changeait des rations américaines dont chacun
était absolument dégoûté.
Je
me proposais alors comme cuistot du groupe et m'efforçais de préparer le mieux
possible la nourriture qui nous était allouée. Mes clients ne se plaignaient
pas trop de l'ordinaire que nous parvenions à améliorer en allant visiter une
ferme de l'arrière. Les fermiers nous recevaient gentiment et nous procuraient
de temps à autre du lait frais et quelque fois du beurre, denrée au combien
précieuse à cette époque, pour améliorer les « fayots » de l'intendance.
La
chenillette nous apportait chaque jour un petit fût de vin que nous mettions en
batterie sur le siège des WC. Certains fréquentaient cet endroit avec une belle
régularité... De temps en temps l'ordinaire était amélioré grâce à l'arrivée
d'un panier d'huîtres. C'était alors un vrai régal car cette nourriture fraîche
et fortifiante nous faisait le plus grand bien.
Un
puits était creusé dans le jardinet de la villa mais il nous délivrait une eau
saumâtre à cause de la proximité de la mer, ce qui donnait au café un goût
bizarre. Les tours de garde recommençaient dans la position F.M. au bord de la
mer. L'île d'Oléron était là, toute proche mais encore occupée par les
allemands. Le secteur était tranquille, quelquefois ponctué de tirs
d'artillerie. Nous passerons là quelques jours, de presque vacances.
Enfin
arriva le jour de l'offensive contre l'île. Au petit matin, se déclencha une
préparation d'artillerie, prélude de l'attaque. N'étant pas de garde à ce
moment, je m'en vais avec Yves rendre visite à un poste d'observation situé au
bord de la mer. De cet endroit, nous pouvions observer le débarquement à l'aide
de jumelles binoculaires obligeamment prêtées par les artilleurs. On pouvait suivre
très nettement la progression des engins amphibies, qui, traversant le bras de
mer, allaient débarquer leurs troupes sur l'île. La résistance allemande fut
faible et Oléron fut rapidement conquise.
Les
attaques de Royan, de la pointe de Grave et de l'île d'Oléron ont été une
parfaite réussite des forces françaises ainsi qu'en font foi les documents
historiques.
Les
moyens mis en œuvre pour ces opérations ont été particulièrement puissants
et bien coordonnés grâce à l'action simultanée de la marine, de l'aviation et
des forces terrestres, appuyées par une puissante artillerie et des blindés.
Débarquement à Oléron
Ceci
a permis une victoire rapide avec un minimum de pertes en vies humaines malgré
la détermination de l'adversaire.
Notre
séjour en villa au bord de la mer s'achevait. Arriva l'ordre au bataillon de
gagner Marennes pour s'installer dans une caserne située à l'extérieur de la
ville. L'arrivée en cet endroit ne nous souriait guère car c'était à nouveau
les corvées, les factions et aussi une certaine contrainte.
Cependant,
les nouvelles étaient bonnes. Le IIIème Reich voyait se termine dans
les ruines de Berlin sa lente agonie. La victoire était proche. Une partie de
la caserne était occupée par de nombreux prisonniers que nous devions garder et
faire travailler. Heureusement après la soupe du soir, quartier libre nous
était accordé ce qui nous permettait d'aller en ville, accompagnés de nos amis
Gilbert et Pierre pour vider ensemble quelques verres de pineau et de vin du
pays.
Les
bruits d'armistice se précisaient. Enfin, le 7 mai le premier acte de
capitulation sans condition de l'Allemagne nazie était signé à Reims.
Une
compagnie du bataillon fut désignée pour représenter le régiment à Orléans,
ville d'origine du 131ème. Nous avons la joie d'apprendre que nous
serions du voyage. Le 7, c'est le départ par le train à la gare de Saintes,
puis l'arrivée à Orléans après un long voyage de nuit. Au petit matin notre
détachement, fort d'une centaine d'hommes, gagna en bon ordre la caserne
Coligny située dans le faubourg Bannier. Un peu plus tard, on nous infligea une
séance de maniement d'armes préparatoire. Après le déjeuner, eut lieu le
départ, l'arme à l'épaule, en direction de la place du Martrois.
Nous
défilerons seuls derrière une musique militaire. Dans les rues la foule est nombreuse
et enthousiaste. Sous les acclamations du public, nous prenons place en tant
que compagnie d'honneur pour assurer la garde des drapeaux au pied de la statue
de Jeanne qui fut en d'autres temps la libératrice de la patrie. Nous resterons
là au garde à vous pendant plus de deux heures. Les troupes françaises et
américaines passaient devant nous, en saluant les drapeaux avec leurs musiques
militaires.
Troupes
françaises de diverses armes, passages d'avions dans le ciel, grondement des
blindés qui, venant de la rue Royale, faisaient pivoter leurs chenilles pour
contourner la place et remonter la rue de la République. Ce fut un magnifique
défilé qui célébra avec faste cette journée de liesse et de victoire.
Peu
de temps après notre retour à Marennes, j'appris que les permissions étaient
rétablies, elles avaient été, pour moi, si longtemps différées.
Le
23 mai, je reçois enfin ma feuille de route. Vers 15 heures, je me poste avec
quelques camarades sur la route de Saintes. Un brave automobiliste (ils sont
rares à cette époque) nous prend à son bord pour nous conduire à la gare de
cette ville. Un train de nuit nous conduira à Paris où nous débarquons au petit
matin.
Puis,
c'est le métro, la gare Montparnasse, enfin le train roule vers Chartres.
Au-dessus des premières maisons de la ville apparaît notre cathédrale. Malgré
la fatigue du voyage, je remonte rapidement l'avenue de la gare. Quelques
minutes plus tard, je me trouvais au milieu des miens.
Après
une semaine de repos, mon état de santé ne s'étant pas amélioré, mon père me
conseilla de me présenter à l'hôpital militaire de Chartres. J'y serai examiné
par le commandant major qui m'accordera une permission de maladie 30 jours. A
l'expiration de ce délai, aucun changement n'étant intervenu à mon état, je
serai convoqué, le 29 juin devant une commission spéciale des services de santé
de l'armée.
Après
un examen sommaire de mon cas, je serai réformé pour grave maladie pulmonaire.
Ainsi se terminait ma brève carrière militaire.
Au
début du mois de juin, le bataillon reçut l'ordre de faire mouvement vers
l'Est, plus précisément sur la frontière Luxembourgeoise. En cet endroit, il
sera affecté à plusieurs tâches, notamment à la garde et à l'encadrement de
prisonniers. Puis, au début de l'automne, il sera dissout. Ainsi se terminait
la brève épopée du bataillon des volontaires d'Eure-et-Loir. Bien des années
ont passé depuis la fin de cette guerre, mais je garde encore aujourd'hui, un
vif souvenir de cette courte période de ma vie et aussi, je dois l'avouer, une
certaine fierté d'avoir servi dans les rangs du 1er bataillon.
En
effet, il règne dans les unités de ce type un état d'esprit assez exaltant qui
va dans le sens du devoir et du sacrifice librement consenti.
La
guerre étant terminée chacun fut repris par les nécessités de la vie civile.
L'existence et l'action du 1er bataillon tombèrent dans l'oubli. Il
aura fallut la rencontre fortuite, il y a une dizaine d'années, de quelques
camarades pour que se crée une amicale des anciens de notre unité. Cette
heureuse initiative nous donne désormais l'occasion de nous retrouver
fréquemment autour de notre drapeau marqué du loup protégeant la croix de
Lorraine dans une ambiance de camaraderie et de fraternité.
Une
rue à Chartres, une place à Dreux, une autre à Châteaudun perpétue désormais le
souvenir des volontaires d'Eure-et-Loir.
Il
convient bien sûr, de se replacer dans le contexte de cette époque pour
comprendre ces événements. Je crois qu'il est nécessaire de rappeler que notre
pays avait dû subir pendant quatre longues années les rigueurs d'une
impitoyable occupation. La France était humiliée, affamée, en partie détruite.
Elle avait porté le deuil de ses résistants et de ses déportés torturés et
exécutés par les Nazis. C'est pour ne plus revoir cela que chacun doit
souhaiter aujourd'hui que la construction de l'Europe, préconisée et entreprise
par le Général de Gaulle, puisse malgré les difficultés, prochainement aboutir
pour assurer aux générations futures une ère de paix juste et durable.
Je
ne saurais terminer ce simple récit sans avoir une pensée émue pour les
combattants volontaires morts pour la France. Je pense à ceux de la France
Libre qui combattirent sous le soleil d'Afrique sous les ordres de l'intrépide
général Leclerc et s'illustrèrent brillamment à Bir Hakeim.
A
ceux de la résistance qui luttèrent vaillamment et parmi les plus grands périls
sur les arrières de l'ennemi. A ceux aussi, qui, sous le commandement du
général Juin, vécurent les terribles combats du mont Cassino et ceux de la 1ère
armée qui, avec leur chef le
général de Lattre de Tassigny débarquèrent à Toulon, remontèrent la vallée du
Rhône puis passèrent le Rhin pour porter nos couleurs victorieuses jusqu'à
Berchtesgaden.
Pour
tous ceux là et aussi pour nos camarades d'Eure-et-Loir, je tiens à citer cette
parole du Général de Gaulle :
Le
général de Boissieu, son gendre (d'origine chartraine) rapporte cet émouvant
témoignage que de Gaulle écrivit en Grande-Bretagne à la mémoire de ceux qui avaient
donné leur vie pour la liberté et la France : « 0 mon dieu donne à chacun sa
propre mort, dit l'auteur du livre de la pauvreté et de la mort. A ceux qui ont
choisi de mourir pour la cause de la France sans qu'aucune loi humaine les y
contraignit, à ceux là, Dieu a donné la mort qui était propre, la mort des
martyrs »
Jacques Gérard
Croix du Combattant
Volontaire 39/45
2005
PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS de la GUERRE
1
septembre 1939 Invasion de la Pologne par l'Allemagne
Déclaration de
la guerre
10
mai 1940 Attaque allemande. Percée de Sedan
Rupture du
front français
18
juin 1940 Appel du général de Gaulle à Londres
Constitution
de la « France Libre »
22
juin 1940 Armistice de Pétain à Rethondes
Juillet
1940 Bataille d'Angleterre
Raids
massifs de la Luftwaffe
22
juin 1941 Invasion de l'URSS par l'Allemagne
7
décembre 1941 Attaque japonaise contre Pearl Harbor
Entrée en
guerre des Etats-Unis
Juin
1942 Victoire des Français Libres à Bir Hakeim
Novembre
1942 Défaite de Rommel à El-Alamein
Débarquement
allié en Afrique du Nord
Occupation
de la Zone Libre
Sabordage de
la flotte française à Toulon
1943 Défaite allemande à Stalingrad
Débarquement
allié en Sicile
1944 Bataille d'Italie (Cassino)
Prise de Rome
6
juin 1944 Débarquement en Normandie
15
août 1944 Débarquement à Toulon de la première armée française
(Général de
Lattre de Tassigny)
25
août 1944 Libération de Paris
30
avril 1945 Prise de Berlin par les Russes
7
mai 1945 Armistice à Reims
Capitulation
sans condition de l'Allemagne
8
mai 1945 Signature définitive de l'Armistice à Berlin
LEXIQUE DES ABRÉVIATIONS
S.T.O. : Service du travail obligatoire en Allemagne imposé par l'occupant
B.B.C. : Chaîne de radio anglaise diffusant des informations en français
F.F.I. : Forces Françaises de l'Intérieur
F.T.P. : Francs-tireurs et partisans d'obédience communiste et Groupements
de résistance
clandestins combattants sur les arrières de l'ennemi
P.C. : Poste de commandement
F.M. : Fusil-mitrailleur
E.M. : Etat-major
D.A.A. : Direction attaque aérienne
R.A.R. : Royal
Air Force (aviation de combat britannique)
D.C.A. : Artillerie de défense contre avions
S.D.B. : Avions de bombardements moyens à basse altitude
WEHRMACHT : Forces
terrestres allemandes
LUFTWAFFE : Aviation
de guerre allemande
DOCUMENTS HISTORIQUES
Le
front du Médoc
La
brigade Carnot au combat
Presse
U.F.I.